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Full text of "Le trésor des humbles"

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IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE 

Neuf exemplaires 

sur Japon impérial f numérotés 1 à 9, eé t^ingt exemplaires 

sur Hollande van Gelder, numérotés iO à 29, 

JUSTIFICATION DU TIRAGE 






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Droits de reproduction et de tradaction réservés pour tous pays» 
7 compris la Suède et la Norvège « 



MAURICE MAETERLINCK 

LE TRÉSOR 

DBS 

HUMBLES 

Treaie-deuxUme édition 



PARIS 

SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE 

IT, KYE DB L'ÉCHiTOS-SAlK' 

H CHU 



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UNIVERSITY 
LIBiMRY 
OCT tl 1961 



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LE SILENCE 



I 

LE SILENCE 

« Silenceand Secrecy! s'écrie Carlyle, 
il faudrait leur élever des autels d'univer- 
selle adoration. (Si ces jours étaient de 
ceux où l'on élève encore des autels). Le 
silence estl'élémentdanslequelse forment 
les grandes choses, pour qu'enfin elles 
puissent émerger, parfaites et majes- 
, tueuses, à la lumière de la vie qu'elles 
vont dominer. Ce n'est pas seulement 
Guillaume le Taciturne, ce sont tous les 
hommes considérahles que j'ai connus, 



8 LE TRÉSOR DES HUMBLES 

et les moins diplomates et les moins stra« 
légistes de ceux-ci, qui s'abstenaient de 
bavarder de ce qu'ils projetaient «t de ce 
qu'ils créaient. Et toi-même, dans tes 
pauvres petites perplexités, essaie donc 
de retenir ta langue durant un jour ; et le 
lendemain, comme tes desseins et tés 
devoirs sert)nt plus clairs ! Quels débris 
et quelles ordures ces ouvriers muets 
n'ont-ils pas balayés en toi-même, tandis 
que les bruits inutiles du dehors n'en- 
traient plus ! La parole est trop souvent, 
non comme le disait le Français, l'art de 
cacher la pensée, mais l'art d'étouffer et 
de suspendre la pensée, en sorte qu'il 
n'en reste plus à cacher. La parole est 
grande, elle aussi; mais ce n'est pas ce 
qu'il y a de plus grand. Comme Taffirme 
l'inscription suisse : Sprechen ist Silbern, 
Schweigen ist Golden, la parole est d'ar- 
gent, et le silence est d'or, ou comme il 
vaudrait mieux le dire : La parole est 



■• • 



LS SILENCE 



du temps, le silence de Téternité. 

« Les abeilles ne travaillent que dans 
Tobscurité, la pensée ne travaille que 
dans le silence et la vertu dans le se- 
cret...» 

Il ne faut pas croire que la parole serve 

jamais aux communications véritables 

entre les êtres. Les lèvres ou la langue 

peuvent représenter l'âme de la même 

manière qu'un chiffre ou un numéro 

d'ordre représente une peinture de Mem- 

linck, par exemple, mais dès que nous 

avons vraiment quelque chose à nous dire, 

nous sommes obligés de nous taire ; et si 

dans ces moments nous résistons aux 

ordres invisibles et pressants du silence, 

nous avons fait une perte éternelle que 

les plus grands trésors de la sagesse 

humaine ne pourront réparer, car nous 

avons perdu l'occasion d'écouter une autre 

âme et de donner un instant d'existence 

à lu nôtre ; et il y a bien des vies où de 

2. 



10 LE TRÉSOR DES HUMBLES 

telles occasions ne se présentent pas deux 

fois 

Nous ne parlons qu'aux heures où nous 
ne vivons pas, dans les moments où nous 
ne croulons pas apercevoir nos frères et 
où nous nous sentons à une grande dis- 
tance de la réalité. Et dès que nous par- 
lons, quelque chose nous prévient que 
desportef^ divines se ferment quelque part. 
Aussi sommes-nous très avares du silence, 
et les plus imprudents d'entre nous ne se 
taisent pas avec le premier venu. L'instinct 
des vérités surhumaines que nous possé- 
dons tous nous avertit qu'il est dangereux 
de se taire avec quelqu'un que l'on désire 
ne pas connaître ou que l'on n'aime point ; 
car les paroles passent entre les hommes, 
mais le silence, s'il a eu un moment 
l'occasion d'être actif, de s'efface jamais, 
et la vie véritable, et la seule qui laisse 
quelque trace, n'est faite que de silence. 
Souvenez-vous ici, dans ce silence auquel 



LE SILENCE 11 



il faut avoir recours encore ^ afin que lui- 
même s'explique par lui-même ; et s'il 
vous est donné de descendre un instant 
en votre âme jusqu'aux profondeurs 
habitées par les anges, ce qu'avant tout 
vous vous rappellerez d'un être aimé pro- 
fondément, ce n'est pas les paroles qu'il a 
dites ou les gestes qu'il a faits^ mais les 
silences que vous avez vécus ensemble; 
car c'est la qualité de ces silences qui 
seule a révélé la qualité de votre amour 
et de vos âmes. 

Je ne m'approche ici que du silence 
actifs car il y a un silence passif y qui n'est 
que le reflet du sommeil, de la mort ou 
de l'inexistence. C'est le silence qui dort ; 
et tandis qu'il sommeille, il est moins 
redoutable encore que la parole ; mais une 
circonstance inattendue peut l'éveiller 
soudain, et alors c'est son frère, le grand 
silence actif, qui s'intronise. Soyez en 
garde. Deux âmes vont s'atteindre, les 



■<♦'•• f'-' ■-'■■-'• ■ • ■ -. --■ .• • -. -- .■— ^.«-...^.j^jn- 



12 LE TRÉSOR DES HUMBLES 

parois vont céder, des digues vont se 
rompre, et la vie ordinaire va faire place 
à une vie où tout devient très grave, où 
tout est sans défense, où plus rien n'ose 
rire, où plus rien n*obéit, où plus rien 
ne s'oublie... 

Et c'est parce qu'aucun de nous n'i- 
gnore cette sombre puissance et ses jeux 
dangereux que nous avons une peur si 
profonde du silence. Nous supportons 
à la rigueur le silence isolé, notre propre 
silence : mais le silence de plusieurs, le 
silence multiplié, et surtout le silence 
d'une foule, est un fardeau surnaturel 
dont les âmes les plus fortes redoutent le 
poids inexplicable. Nous usons une grande 
partie de notre vie à rechercher les lieux 
où le silence ne règne pas. Dès que deux 
ou trois hommes se rencontrent, ils ne 
songent qu'à bannir l'invisible ennemi, 
car combien d'amitiés ordinaires n'ont 
d'autres fondements que la haine du 



Zy 



•**• .*. 



LB SILENCS 13 



silence? Et si, malgré tous les efforts, 
il réussit à se glisser entre des êtres 
assemblés, ces êtres tourneront la tête 
avec inquiétude, du côté solennel des 
choses que Ton n'aperçoit pas, et puis ils 
s'en iront bientôt, cédant la place à Tin- 
connu, et ils s'éviteront à l'avenir, parce 
qu'ils craignent que la lutte séculaire ne 
devienne vaine une fois de plus, et que 
l'un d'eux ne soit de ceux, peut-être, qui 
ouvrent en secret la porte à l'adversaire... 
La plupart d'entre nous ne comprennent 
et n'admettent le silence que deux ou trois 
fois dans leur vie. Ils n'osent accueillir cet 
hôte impénétrable que dans des circons- 
tances solennelles^ mais presque tous, 
alors, l'accueillent dignement ; car les 
plus misérables même ont dans leur exis- 
tence des moments où ils savent agir 
comme s'ils s'avaient déjà ce que savent 
les dieux. Rappellez-vous le jour où vous 
rencontrâtes sans terreur votre premier 



"«r*"- 



14 LE TRÉSOR DES HUMBLES 

silence. L'heure effrayante avait sonné; 
et il venait au devant de votre âme. Vous 
l'avez vu monter des gouffres de la vie 
dont on ne parle pas, et des profondeurs 
de la mer intérieur ede beauté ou d'horreur, 
et vous n'avez pas fui... C'était à un 
retour, sur le seuil d'un départ^ au cours 
d'une grande joie, à côté d'une mort ou 
au bord d'un malheur. Souvenez-vous de 
ces minutes où toutes les pierreries 
secrètes se révèlent et où les vérités en- 
dormies se réveillent en sursaut ; et dites- 
moi si le silence, alors, n'était pas bon et 
nécessaire, si les caresses de l'ennemi 
sans cesse poursuivi n'étaient pas des 
caresses divines ? Les baisers du silence 
malheureux — car c'est surtout dans le 
malheur que le Silence nous embrasse — 
ne peuvent plus s'oublier ; et c'est pour- 
quoi ceux qui les ont connus plus souvent 
que les autres valent mieux que les autres. 
Ils savent seuls, peut-être, sur quelles 



TÎPi^ïR-IB^VV 



LE SILENCE 15 



aux muettes et profondes repose la mince 
Dorce de la vie quotidienne, ils sont allés 
lus près de Dieu, et les pas qu'ils ont 
lits du côté des lumières sont des pas 
ui ne se perdent plus ; car l'âme est une 
hose qui peut ne pas monter, mais qui 
te peut jamais descendre... 

(( Silence, le grand Empire du silence », 

'écrie encore Carlyle — qui connut si 

lien cet empire de la vie qui nous porte 

— « plus haut que les étoiles, plus profond 

[ue le royaume delà Mort !... Le silence 

^t les nobles hommes silencieux!... Ils 

iontéparsçàetlà,chacun dans sa province, 

pensant en silence, travaillant en silence, 

et les journaux du matin n'en parlent 

point... Ils sont le sel même de la terre, 

et le pays qui n'a pas de ces hommes ou 

qui en a trop peu n'est pas en bonne 

voie... C'est une forêt qui n'a pas de 

racinesy qui est toute tournée en feuilles 

et en branches, et qui bientôt doit se 



Ti 



16 LE TRÉSOR DES HUMBLES 

faner et n'être plus une forêt... » 
Mais le sîlence véritable^ qui est plus 
grand encore et qu'il est plus difficile 
d'approcher que le silence matériel «dont 
nous parle Carlyle, n'est pas un de ces 
dieuxquipeuventabandonner les hommes. 
Il nous entoure de tous côtés^ il est le fond 
de notre vie sous-entendue, et dès que 
l'un de nous frappe en tremblant à l'une 
des portes de l'abîme, c'est toujours le 
même silence attentifqui ouvre cette porte. 
Ici encore nous sommes tous égaux 
devant la chose sans mesure ; et le silence 
du roi ou de l'esclave, en face de la mort^ 
de la douleur ou de l'amour, a le même 
visage, et cache sous son manteau impé- 
nétrable des trésors identiques. Le secret 
de ce silence-là, qui est le silence essentiel 
et le refuge inviolable de nos âmes, ne 
se perdra jamais, et si le premier-né des 
hommes rencontrait le dernier habitant 
de la terre, ils se tairaient de la même 



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LE SILENCE 17 



façon dans les baisers, les terreurs ou les 
larmes, ils se tairaient de la même façon 
dans tout ce qui doit être entendu sans 
mensonges, et malgré tant de siècles, ils 
comprendraient en même temps, comme 
s'ils avaient dormi dans le même berceau, 
ce que les lèvres n'apprendront pas à dire 
avant la fin du monde... 

Dès que les lèvres dorment, les âmes 
se réveillent et se mettent à l'œuvre ; car 
le silence est l'élément plein de surprises, 
de dangers et de bonheur, dans lequel les 
âmes se possèdent librement. Si vous 
voulez vraiment vous livrer à quelqu'un, 
taisez-vous : et si vous avez peur de vous 
taire avec lui, — à moins que cette crainte 
ne soit la crainte ou Tavarice auguste de 
l'amour qui espère des prodiges — fuyez- 
le, car votre âme déjà sait à quoi s'en tenir. 
Il est des êtres avec qui le plus grand des 
héros n'oserait pas se taire, et des âmes 

qui n'ont rien à cacher cependant trem- 

3 



18 LE TRÉSOR DES HUMBLES 

blent que certaines âmes les découvrent. 
Il en est d'autres aussi qui n'ont pas de 
silence, et qui tuent le silence autour 
d'eux ; et ce sont les seuls êtres qui 
passent vraiment inaperçus. Ils ne par- 
viennent pas à traverser la zone révéla- 
trice, la grande zone de la lumière ferme 
et fidèle. Nous ne pouvons nous faire une 
idée exacte de celui qui ne s'est jamais 
tu. On dirait que son âme n'a pas eu de 
visage. « Nous ne nous connaissons pas 
encore, m'écrivait quelqu'un que j'aimais 
entre tous, nous n'avons pas encore osé 
nous taire ensemble.» Et c'était vrai; 
déjà nous nous aimions si profondément 
que nous avions eu peur de l'épreuve 
surhumaine. Et chaque fois que le silence, 
ange des vérités suprêmes et messager de 
l'inconnu spécial de chaque amour, des- 
cendait entre nous^ nos âmes à genoux 
semblaient demander grâce et implorer 
encore quelques heures de mensonges 



'•r'«. 



LE SILENCE 19 



innocents, quelques heures d'ignorance 
ou quelques heures d'enfance... Et néan- 
moins il faut que son heure vienne. Il est 
le soleil de Tamour et il mûrit les fruits de 
l'âme y comme Tautre soleil les fruits de 
notre ter re .Mais ce n'estpas sansraison que 
les hommes le redoutent ; car on ne sait 
jamais qu'elle sera la qualité du silence qui 
va naître. Si toutes les paroles se ressem- 
blent, tous les silences difl^rent^ et la 
plupart du temps toute une destinée dé- 
pend de la qualité de ce premier silence 
que deux âmes vont former. Des mélanges 
ont lieu, on ne sait où, car les réservoirs 
du silence sont situés bien au-dessus des 
réservoirs de la pensée ; et le breuvage 
imprévu devient sinistrement amer ou 
profondément doux. Deuxâmes admirables 
et d'égale puissance peuvent donner nais- 
sance à un silence hostile, et se feront 
dans les ténèbres une guerre sans merci, 
au lieu que Tâme d'un forçat sfiendra se 



taire divinement avec l'âme d'une vierge. 
On ne sait rien d'avance, et tout ceci se 
passe dans un ciel qui ne prévient jamais ; 
et c'est pourquoi les amants les plus 
tendres retardent bien souvent jusqu'aux 
dernières heures la solennelle entrée du 
grand révélateur des profondeurs de 
l'être... 

C'est qu'ils savent aussi — car l'amour 
véritable ramène les plus frivoles au 
centre de la vie — c'est qu'ils savent 
aussi que tout le reste était des jeux 
d'enfant tout autour de l'enceinte, et que 
c'est maintenant que les murailles tom- 
bent et que l'existence est ouverte. Leur 
silence vaudra ce que valent les dieux 
qu'ils renferment, et s'ils ne s'entendent 
pas dans ce premier silence, leurs âmes 
ne pourront pas s'aimer, car le silence 
ne se transforme point. Il peut monter 
ou bien descendre entre deux âmes, 
mais sa nature ne changera jamais ; et 






LE SILENCE 21 



jusqu'à la mort des amants, il aura l'at- 
titude^ la forme et la puissance qu'il 
avait au moment où, pour la première 
fois, il entra dans la chambre. 

A mesure qu'on avance dans la vie, on 
s'aperçoit que tout a lieu selon je ne sais 
quelle entente préalable dont on ne 
souffle mot, à laquelle on ne pense 
même pas, mais dont on sait pourtant 
qu'elle existe quelque part, au-dessus de 
nos tètes. Le plus inedicace d'entre les 
hommes sourit, aux premières rencontres, 
comme s'il était le vieux complice du 
destin de ses frères. Et dans le domaine 
où nous sommes, ceux-là mêmes qui 
savent parler le plus profondément sentent 
le mieux que les mots n'expriment jamais 
les relations réelles et spéciales qu'il y n 
entre deux êtres. Si je vous parle en ce 
moment des choses les plus graves, de 
l'amour, de la mort ou de la destinée, je 
n'atteins pas la mort, l'amour ou le des- 

3, 



22 LE. TRÉSOR DES HUMBLES 

tin, et malgré mes efforts, il restera 
toujours entre nous une vérité qui n'est 
pas dite, qu'on n'a même pas l'idée de 
dire, et cependant cette vérité qui n'a pas 
eu de voix aura seule vécu un instant 
entre nous, et nous n'avons pas pu songer 
h autre chose. Cette vérité, c'est notre 
sférité sur la mort, le destin ou l'amour ; 
et nous n'avons pu l'entrevoir qu'en 
silence. Et rien, si ce n'est le silence, 
n'aura eu d'importance* « Mes sœurs^ dit 
une enfant dans un conte de fées, vous 
avez chacune votre pensée secrète et je 
veux la connaître. » Nous aussi nous 
avons quelque chose que l'on voudrait 
connaître, mais elle se cache bien plus 
haut que la pensée secrète ; c'est notre 
silence secret. Mais les questions sont 
inutiles. Toute agitation d'un esprit sur 
ses gardes devient même un obstacle à 
la seconde vie qui vit dans ce secret ; et 
pour savoir ce qui existe réellement, il 






LE SILENCE 23 



faut cultiver le silence entre soi, car ce 
n'est qu'en lui que s'entr'ouvrent un ins- 
tant les fleurs inattendues et éternelles, 
qui changent de forme et de couleur 
selon Tâme à côté de laquelle on se 
trouve. Les âmes se pèsent dans le silence, 
comme For et l'argent se pèsent dans 
l'eau pure, et les paroles que nous pro- 
nonçons n'ont de sens que grâce au 
silence où elles baignent. Si je dis à 
quelqu'un que je Taime, il ne comprendra 
pas ce que j'ai dit à mille autres peut- 
être ; mais le silence qui suivra, si je 
l'aime en effet, montrera jusqu'où plon- 
gèrent aujourd'hui les racines de ce mot, 
et fera naître une certitude silencieuse k 
son tour, et ce silence et cette certitude 
ne seront pas deux foix les mêmes dans 
une vie... 

N'est-ce pas le silence qui détermine 
et qui fixe la saveur de l'amour ? S'il était 
privé du silence, l'amour n'aurait ni goût 



vjjl 




nî parfums éternels. Qui de noua n'a 
connu ces minutes muettes qui séparaient 
les lèvres pour réunir les àmei ? II faut 
les rechercher sans cesBC. 11 n'y a pas 
de silence plus docile que le silence de 
l'amour : et c'est vraiment le seul qui ne 
soit qu'à nous seuls. Les autres grands 
silences, ceux de la mort, de la douleur 
ou du destin, ne nous appartiennent 
pas. Ils s'avancent vers nous, du fond des 
événements, à l'heure qu'ils ont choisie, 
et ceux qu'ils ne rencontrent pas n'ont 
pas de reproches à se faire. Mais nous 
pouvons sortir à la rencontre des silences 
de l'amour. Ils attendent nuit et jour au 
seuil de notre porte et il sont aussi beaux 
que leurs frères. Grâce à eux, ceux qui 
n'ont presque pas pleuré peuvent vivre 
avec les âmes aussi intimement que ceux 
qui furent très malheureux; et c'est 
pourquoi ceux qui aimèrent beaucoup 
savent aussi des secrets que d'autres ne 



F 



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LE SILENCE 25 



savent pas ; car il y a, dans ce que taisent 
les lèvres de l'amitié et de l'amour pro- 
fonds et véritables, des milliers et des 
milliers de choses que d'autres lèvres ne 
pourront jamais taire... 



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LE RÉVEIL DE L'AME 



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I 7?^^^^^HinBnR'^'*^^'^~ '^'t^ 



II 



LE RÉVEIL DE L'AME 

Un temps viendra peut-être et bien des 
choses annoncent qu'il approche ; un 
temps viendra peut-être où nos âmes 
s'apercevront sans l'intermédiaire de nos 
sens. Il est certain que le domaine de 
Tâme s'étend chaque jour davantage. Elle 
est bien plus près de notre être visible 
et prend à tous nos actes une part bien 
plus grande qu'il y a deux ou trois siècles. 
On dirait que nous approchons d'une 
période spirituelle. Il y a dans l'histoire 

4 



30 



LB TRÉSOR DES HUMBLES 



W- 



If 



un certain nombre de périodes analogues, 
où Tâme, obéissant à des lois inconnues, 
remonte pour ainsi dire à la surface de 
rhumanité et manifeste plus directement 
son existence et sa puissance. Cette 
existence et cette puissance se révèlent 
de mille manières inattendues et diverses 
Il semble qu'en ces moments, l'humanité 
ait été sur le point de soulever un peu le 
lourd fardeau de la matière. Il y règne 
une sorte de soulagement spirituel ; et 
les lois de la nature les plus dures et les 
plus inflexibles fléchissent çà et là. Les 
hommes sont plus près d'eux-mêmes et 
plus près de leurs frères ; ils se regardent 
et s'aiment plus gravement et plus inti- 
mement. Ils comprennent plus tendrement 
et plus profondément, l'enfant, la femme, 
les animaux, les plantes et les choses. 
Les statues^ les peintures, les écrits qu'ils 
nous ont laissés ne sont peut-être pas 
parfaits ; mais je ne sais quelle puissance 



ikr. 



LB RÉTEIL DE L*AMB 31 

et quelles grâces secrètes y demeurent à 
amais vivantes et captives. II dcAait y 
avoir dans les regards des êtres une fra- 
ternité et des espérances mystérieuses; 
et l'on trouve partout, à côté des traces 
de la vie ordinaire, les traces ondoyantes 
d'une autre vie qu'on ne s'explique pas. 
Ce que nous savons de l'ancienne 
Egypte permet de supposer qu'elle tra- 
versa l'une de ces périodes spirituelles. 
A une époque très reculée de l'histoire 
de l'Inde, l'âme doit s'être approchée de 
la surface de la vie jusqu'à un point 
qu'elle n'atteignit jamais plus; et les 
restes ou les souvenirs de sa présence 
presque immédiate y produisent encore 
aujourd'hui d'étranges phénomènes. Il y 
a bien d'autres moments du même genre 
où l'élément spirituel parait lutter au fond 
de l'humanité comme un noyé qui se débat 
tous les eaux d'un grand fleuve. Rappelez- 
vous la Perse, par exemple, Alexandrie 



-1 • » "T^^ 



32 L£ TRÉSOR DES BUMBLE8 

et les deux siècles mystiques du moyen-âge. 
En revanche, il y a des siècles parfaits 
où rintelligence et la beauté régnent très 
purement, mais où l'âme ne se montre 
point. Ainsî^ elle est très loin de la 
Grèce et de Rome, du xvii* et du xviii* 
siècle français. (Du moins, de la surface 
de ce dernier siècle, car ses profondeurs, 
avec Claude de Saint-Martin, Cagliostro 
qui est plus grave qu'on ne croit, Pas- 
calis et tant d'autres, nous cachent encore 
bien des mystères). On ne sait pas pour- 
quoi, mais quelque chose n'est pas là; 
des communications secrètes sont coupées, 
et la beauté ferme les yeux. Il est bien 
difGcile d'exprimer ceci par des mots et 
de dire pour quelles raisons l'atmosphère 
de divinité et de fatalité qui entoure les 
drames grecs ne semble pas l'atmosphère 
véritable de Famé. On découvre à l'horizon 
de ces tragédies admirables un mystère 
permanent et vénérable aussi; mais ce 



■»'>_ 



LE RÉVEIL DE L'AME 33 

n'est pas le mystère attendri, fraternel et 
si profondément actif que nous trouvons 
en maintes œuvres moins grandes et 
moins belles^ Et plus près de nous; si 
Racine est le poète infaillible du cœur 
de la femme, qui oserait nous dire qu'il 
ait jamais fait un pas vers son âme? Que 
me répondrez-vous si je vous interroge 
sur Tâme d'Andromaque ou de Britan- 
nicus? Les personnages de Racine ne se 
comprennent que par ce qu'ils expriment ; 
et pas un mot ne perce les digues de la 
mer. Ils sont effroyablement seuls à la 
surface d'une planète qui ne tourne plus 
dans le ciel. Ils ne peuvent pas se taire, 
ou ils ne seraient plus. Ils n'ont pas de 
principe inçisible, et Ton croirait qu'une 
substance isolante a été interposée entre 
leur esprit et eux-mêmes, entre la vie 
qui touche à tout ce qui existe et la vie 
qui ne touche qu'au moment fugitif d'une 
passion, d'une douleur, d'un désir. 11 y 

4. 



LE TRÉSOR DBS HUMBLES 



a vraiment des siècles où l'âme se rendort 
et où personne ne s'en inquiète plus. 

Aujourd'hui, il est clair qu'elle fait de 
grands efforts. Elle se manifeste partout 
d'une manière anormale, impérieuse et 
pressante, comme si un ordre avait été 
donné et qu'elle n'eût plus de temps à 
perdre. Elle doit se préparer à une lutte 
décisive, et nul ne peut prévoir tout ce 
qui dépendra de la victoire ou de la fuite. 
Jamais peut-être elle n'a mis en œuvre 
des forces plus diverses et plus irrésis- 
tibles. On dirait qu'elle se trouve acculée 
à un mur invisible, et l'on ne sait si c'est 
l'agonie ou une vie nouvelle qui l'agite. 
Je ne parlerai pas des puissances occultes, 
qui se réveillent autour de nous : du 
magnétisme, de la télépathie, de la lévi- 
tation, des propriétés insoupçonnées de 
la matière radiante et de mille autres 
phénomènes qui ébranlent les sciences 
oQicielles. Ces choses sont connues de 



"-tjf ' — 



LK RÉTEH. DB L'AMK S5 

È 

loas et se constatent aisément. Encore 
lie sont-elles probablement rien à côté de 
ce qui s'opère en réalité, car l'âme est 
comme un dormeur qui du fond de ses 
songes fait d'immenses efforts pour 
remuer un bras ou soulever une paupière. 
En d'autres régions, où la foule est 
moins attentive, elle agit plus efficacement 
encore, quoique cette action soit moins 
sensible aux yeux qui ne sont pas accou- 
tumés à voir Ne dirait-on pas que sa 
Toix est sur le point de percer d'un cri 
suprême les derniers sons de Terreur qui 
l'enveloppent encore dans la musique ; et 
sentit-on jamais plus lourdement le poids 
sacré d'une présence invisible qu'en 
telles œuvres de certains peintres étran- 
gers? Enfin, dans les littératures, ne 
constate-t-on point que quelques sommets 
s'éclairent çà et là d'une lueur d'une 
toute autre nature que les lueurs les plus 
étranges des littératures antérieures? On 



I 



36 ■•> TRÉSOR DBS HUMBLES 

approche de je ne saîs quelle transforma- 
tion du silence, et le sublime positif cpi a 
régné jusqu'ici parait près de finfr. Je ne 
m'arrête pas sur ce sujet parce qu'il est 
trop tôt pour parler clairement de ces 
choses; mais je crois que rarement une 
occasion plus impérieuse d'affranchisse* 
ment spirituel fut offerte à notre humanité. 
Même par moments , cela ressemble à un 
ultimatum; et c'estpourquoi il importe de 
ne rien négliger pour saisir cette occasion 
menaçante qui est de la nature des songes 
qui se perdent sans retour si on ne les fixe 
pas immédiatement. Il faut être prudent; 
ce n'est pas sans raison que notre &me 
s'agite. 

Mais cette agitation, qu'on ne remarque 
clairement que sur les hauts plateaux 
spéculatifs de l'existence, se manifeste 
peut-être aussi et sans que l'on s'en 
doute dans les sentiers les plus ordinaires 
de la vie ; car nulle fleur ne s'ouvre sur 



: 4-4.1 T«.'.-J2«r<r«»«s:T:/j»<-:<'r-'- »"• ' 



'•* 



i.E IlÉVEIL DE L^AMS S7 



les hauteurs qui ne finisse par tomber 
dans la vallée. Est-elle tombée déjà? Je 
ne sais. Toujours est-il que nous consta* 
tons dans la vie quotidienne, entre le^ 
êtres les plus humbles, des rapports 
mystérieux et directs, des phénomènes 
spirituels, et des rapprochements d'âmes 
dont on ne parlait guère en d'autres 
temps. Existaient-ils moins indéniable- 
ment avant nous ? Il faut le croire, car à 
toutes les époques il y eut des hommes 
qui allèrent jusqu'au fond des relations 
les plus secrètes de la vie et qui nous ont 
transmis tout ce qu'ils ont appris sur les 
cœurs, les esprits et les âmes de leur 
temps. 11 est probable que ces mêmes 
rapports existaient alors; mais ils ne 
pouvaient avoir la force fraîche et gêné 
raie qu'ils ont en ce moment ; ils n'étaient 
pas descendus jusqu*aufond de Tliuma* 
nité, sans quoi ils eussent arrêté les 
regards de ces sages qui les ont passés 



IOU9 silence. Et ici, je ne parle plus da 
( spiritisme scientifique », de ses phéno- 
nf'oes de télépathie, de « matérialisa 
ion », ni d'autres manifestations que 
'éuumérais tout à l'heure. Il s'agit 
l'événements et d'interventions d'âme 
]ui ont lieu sans relâche dans l'existence 
a plus terne des êtres les plus oublieux 
je leurs droits éternels. II s'agit aussi 
l'une psychologie tout autre que la 
isychologie habituelle, laquelle a usurpé 
;e beau nom de Psyché, puisqu'en réalité 
ille ne s'inquiète que des phénomènes 
ipirituels les plus étroitement liés à la 
matière. Il s'agit, en un mot, de ce que 
devrait nous révéler une psychologie 
transcendante qui s'occuperait des rap- 
ports directs qu'il y a d'âme à ârae entre 
es hommes et de la sensibilité ainsi que 
le la présence extraordinaire de notre 
Ime. Cette étude qui élèvera l'homme 
l'un degré est à peine commencée, et 



C?"?^ 



LE BXVEU. DE L'AME 38 

elle ne tardera pas à rendre inadmissible 
la psychologie élémentaire qui a régné 
jusqu'à ce jour. 

Cette psychologie immédiate, descen- 
dant des montagnes, envahit déjà les 
plus petites vallées et sa présence se 
remarque jusque dans les plus médiocres 
écrits. Rien ne prouve plus clairement 
que la pression de Tâme a augmenté dans 
rhumanité générale, et que son action 
mystérieuse s'est vulgarisée. Nous eflleu- 
rons ici des clioses à peu près indi- 
cibles, et l'on ne peut donner que des 
exemples incomplets et grossiers. En 
voici deux ou trois qui sont élémentaires 
et sensibles : autrefois, s'il était question, 
un moment, d'un pressentiment, de l'im-^. 
pression étrange d'une entrevue ou d'un 
regard, d'une décision qui était prise du 
côté inconnu de la raison humaine, d'une 
intervention ou d'une force inexplicable 
et cependant comprise ^ des lois secrètes 



-,* .y 



40 LX IRésOR DES HUMBLES 

de l'antipathie ou de la sympathie, des 
afEnités électives ou instinctives, de Fin 
fluence prépondérante de choses^ qui 
n'étaient pas dites, on ne s'arrêtait pas 
à ces problèmes, qui, d'ailleurs, s'offraient 
assez rarement à l'inquiétude du penseur. 
On ne semblait les rencontrer que par 
hasard. On ne soupçonnait pas de quel 
poids prodigieux ils pèsent sans relâche 
sur la vie; et l'on se hâtait de revenir 
aux jeux habituels des passions et des 
événements extérieurs. 

Ces phénomènes spirituels, dont les 
plus grands, les plus pensifs d'entre nos 
frères s'occupaient à peine autrefois, les 
plus petits s'en inquiètent aujourd'hui; 
et cela prouve une fois de plus que Tâme 
humaine est une plante d'une unité par- 
faite, et que toutes ses branches, lorsque 
l'heure est venue, fleurissent en même 
temps. Le paysan à qui le don d'exprimer 
ce qu'il y a dans son âme serait brusque- 



■^Tl-y-- 



LX RéVEIL DB L*iJfS 41 

ment accordé, exprimerait en ce moment 
(les choses qui ne se trouvaient pas en- 
core dans Tàme de Racine Et c'est ainsi 
que des hommes d'un génie bien inférieur 
à celui de Shakespeare ou de Racine ont 
entrevu une vie secrètement lumineuse 
dont celle que ces maîtres avaient uni- 
quement connue n'était que le revers. 
C'est qu'il ne suffit pas qu'une grande 
âme isolée s'agite çà et là, dans l'espace 
ou le temps. Elle fera peu de chose si 
elle n'est pas aidée. Elle est la fleur des 
multitudes. 11 faut qu'elle arrive au mo- 
ment où l'océan des âmes s'inquiète tout 
entier, et si elle est venue dans l'instant 
du sommeil, elle ne pourra parler que 
des songes du sommeil. Hamlet, afin de 
prendre un exemple illustre entre tous, 
Hamlet, dans Elseneur, s'avance à chaque 
instant jusqu'au bord du réveil, et ce- 
pendant, malgré la sueur glaciale qui 
couronne son front pâle, il y a des mots 

5 



fc3 LE TRÉSOR PES HUMBLES 

qu'il ne parvient pas à nous dire et qu'il 
pourrait sans doute prononcer aujour- 
d'huiy parce que l'âme du vagabond lui* 
même ou du voleur qui passe, l'aiderait 
à parler. Hamlet, lorsqu'il regarde Clau- 
dius ou sa mère, apprendrait à présent ce 
qu'il ne savait pas , -parce qu'il semble que 
les âmes ne s'enveloppent déjà plus du 
même nombre de voiles. Savez-vous bien 
— et c'est une vérité inquiétante et 
étrange — savez-vous bien que si vous 
n'êtes pas bon, il est plus que probable 
que votre présence le proclame aujour- 
d'hui cent fois plus clairement qu'elle ne 
l'eût fait il y a deux ou trois siècles? Sa- 
vez-vous bien que si vous avez attristé 
une seule âme ce matin, ]'âme de ce 
paysan avec qui vous allez vous entretenir 
de l'orage ou des pluies, a été avertie 
avant même que sa main ait entr'ouvert 
la porte? Assumez le visage d'un saint, 
d'un martyr, d'un héros, l'œil de l'enfant 



LS RÉVEIL DE L'AMB %9 

' " t 

qui vous rencontre ne vous saluera pas 
du même regard inaccessible si vous 
portez en vous une pensée mauvaise, un« 
injustice ou les larmes d'un frère. Il y a 
cent ans, son âme eût peut-être passé, à 
côté de la vôtre, inattentive... 

En vérité, il devient difficile de nour- 
rir dans son cœur, à l'abri des regards, 
line haine, de Tenvie ou une trahison, 
tant les âmes les plus indifférentes sont 
sans cesse sur leurs gardes tout autour de 
notre être. Nos ancêtres ne nous ont pas 
parlé de ces choses, et nous constatons 
que la vie où nous nous agitons est abso- 
lument différente de la vie qu'ils ont 
peinte. Ont-ils trompé ou ne savaient-ils 
pas? Les signes et les mots ne servent 
plus de rien, et presque tout se décide 
dans les cercles mystiques d une simple 
présence. 

L'ancienne volonté, elle aussi, la vieille 
▼olonté ai bien connue et ai logique, sa 



44 LB TRÉSOR DBS HUMBLES 

transforme à son tour et subit le contact 
immédiat de grandes lois inexplicables 
et profondes. Il n'y a presque plus de 
refuges et les hommes se rapprochent. Ils 
se jugent par-dessus les paroles et les 
actes, et jusque par-dessus les pensées, 
car ce qu'ils voient sans le comprendre 
est situé bien au delà du domaine des 
pensées. Et c'est Tune des grandes 
marques auxquelles on reconnaît les pé- 
riodes spirituelles dont je parlais tantôt. 
On sent de tous côtés que les relations 
de la vie ordinaire commencent à changer, 
et les plus jeunes d'entre nous parlent 
et agissent déjà tout autrement que les 
hommes de la génération qui les précède. 
Une foule de conventions, d'usages, de 
voiles et d'intermédiaires inutiles re- 
tombent aux abîmes, et presque tous, 
sans le savoir, nous ne nous jugeons plus 
que selon l'invisible. Si j'entre pour la 
première fois dans votre chambre, vous 



1T?'' 




jrV'-n M < 



■•*• 



Ll RÉVEIL DE L'AME 



4S 



De prononcerez point, d'après les lois les 
plus profondes de la psychologie pratique, 
la sentence secrète que tout homme pro- 
nonce en présence d'un homme. Vous ne 
parviendrez pas à me dire où vous êtes 
allé pour savoir qui je suis, mais vous 
me reviendrez, chargé du poids de certi- 
tudes ineffables. Votre père, peut-être, 
m'eût jugé autrement et se serait trompé. 
Il faut croire que l'homme va bientôt 
toucher l'homme et que l'atmosphère va 
changer. Avons-nous fait, comme le dit 
Claude de Saint-Martin, le grand « phi- 
losophe inconnu », avons-nous fait un 
« pas de plus sur la route instructive et 
lumineuse de la simplicité des êtres »? 
Attendons en silence; peut-être allons- 
nons percevoir avant peu « le murmure 
des dieux. 9 



5. 



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LES AVERTIS 



Ils sont connus de la plupart des hom« 
mes et presque toutes les mères les ont 
vus. Ils sont peut-être indispensables 
comme toutes les douleurs, et ceux qui 
ne les ont pas approchés sont moins doux, 
moins tristes et moins bons. 

Ils sont étranges. Ils semblent plus 
près de la vie que les autres enfants et 
ne rien soupçonner, et cependant leur^ 
yeux ont une certitude si profonde, qu^l 
faut qu'ils sachent tout et qu'ils aient eu 



^^V^ffWiF^ 



60 LE TRÉSOR DES HUMBLES 

plus d'un soir le temps de se dire leur 
secret. Au moment où leurs frères tâton- 
nent encore autour d'eux entre la nais- 
sance et la vie, ils se sont déjà reconnus, 
ils sont déjà debout, les mains et l'âme 
prêtes. Â la hâte, sagement et minutieu- 
sement, ils se préparent à vivre, et cette 
hâte est le signe que les mères, à leur 
insu discrètes confidentes de tout ce qui 
ne se dit pas, osent à peine regar- 
der. 

Souvent, nous n'avons pas le temps de 
les apercevoir ; il s'en vont sans rien 
dire et ceux-là nous demeurent à jamais 
inconnus. Mais d'autres s'attardent un 
peu, nous regardent en souriant attenti- 
vement, semblent sur le point d'avouer 
qu'ils ont tout compris, et puis, vers la 
vingtième année, s'éloignent à la hâte, en 
étouffant leurs pas, comme s'ils venaient 
de découvrir qu'ils' s'étaient trompés 
de demeure et qu'ils allaient passer leur 



IMS ATE&T» il 



vie parmi des hommes qu'ils ne connais- 
Baient pas. 

Eux-mêmes ne disent presque rien et 
s'entourent d'un nuage au moment où ils 
se sentent blessés et où Thomme est sur 
le point de les atteindre. Il y a quelques 
jours ils semblaient être au milieu de nous, 
et ce soir, tout à coup, ils sont si loin que 
nous n'osons plus les reconnaître ni les 
interroger. Ils sont là, presque de l'au- 
tre côté de la vie, et l'on sent que c'est 
l'heure enfin d'affirmer une chose plus 
grave, plus humaine, plus réelle et plus 
profonde que l'amitié, la pitié ou l'amour; 
une chose qui bat mortellement de l'aile 
tout au fond de la gorge, et qu'on ignore, 
et qu'on n'a jamais dite, et qu'il n'est plus 
possible de dire, car tant de vies se pas- 
sent à se taire!... Et le temps presse; et 
qui de nous n'a attendu ainsi jusqu'au 
moment où l'on ne pouvait plu» lui ré- 
pondre? 



Ll TttllOK DU 



quoi sont-iis venus et pour- 
en voot-ils? Ne naisseut-ils que 
louB affirmer que la vie n'a paa 
f A quoi sert-il d'interroger puis- 
le répondra jamais? J'ai été plu- 
foîs témoin de ces choses, et un 
les ai vues de si près que je ne 
iluB s'il s'agissait d'un autre ou de 

rère est mort ainsi. On eût dit que 
. avait été prévenu, sans le savoir, 
que noua savions peVtt-ëtre quel- 
le sans avoir reçu cet avertisse- 
rganique qu'il recelait depuis les 
rs jours. A quoi distingue-t-on les 
r lesquels va peser un événement 
ive? Riem n'est visible et cepen- 
lus voyons tout. Ils ont peur de 
U'ce qne nous les avertissons sans 
t malgré nous; et à peine les 
DUS abordés qu'ils sentent qne 
agissons contre leur avenir. Noua 



LEH ATERTIS M 



cachons quelque chose à la plupart des 
hommes et nous ignorons nous-mêmes ce 
que nous leur cachons. Il passe entre deux 
êtres qui se rencontrent pour la première 
fois, d'étranges secrets dévie et de mort; 
et bien d'autres secrets qui n'ont pas 
encore de nom^ mais qui s'emparent 
immédiatement de notre attitude, de nos 
regards et de notre visage; et lorsque 
nous serrons les mains d'un ami notre 
âme a des indiscrétions qui ne s'arrêtent 
peut-être pas sur le seuil de cette vie. Il 
se peut qu'il n'y ait aucune arrière-pensée 
entre deux hommes, mais il y a des cho- 
ses plus impérieuses et plus profondes 
que la pensée. Nous ne sommes pas 
maîtres de ces dons inconnus et nous tra- 
hissons sans cesse le prophète qui ne 
sait pas parler. Nous ne sommes jamais 
avec les autres tels que nous sommes avec 
nous-mêmes, ni même tels que nous 
sommes avec eux dans l'obscurité et nos 

6 






M LE TRÉSOR DES HUMBLES 

regards se transforment selon le passé 
et l'avenir qu'ils aperçoivent, et c'est 
pourquoi nous vivons malgré nous sur 
nos gardes. En rencontrant ceux qui ne 
vivront pas, ce i^'est pas eux que nous 
voyons, mais ce qui va leur arriver.* Ils 
voudraient nous tromper pour se tromper. 
Il font tout pour nous dérouter et cepen- 
dant, à travers leur sourire et leur ardeur 
à vivre, Tévénement transparait déjà 
comme s'il était le soutien et la raison 
même de leur existence. Une fois de plus, 
la mort les a trahis, et il voient avec 
tristesse que nous avons tout vu et qu'il 
y a des voix qui ne peuvent se taire. 

Qui dira la force des événements et 
s'ils sont nous-mêmes ou si nous ne sommes 
qu'eux? Naissent-ils de nous, ou bien nais- 
sons-nous d'eux? Les attirons-nous, ou 
nous attirent-ils ? Les transformons-nous 
ou nous transforment-ils ? Ne se trompent- 
ils jamais? Pourquoi viennent-ils à nous 



LB8 AVEATIt 55 



comme l'abeille à la ruche et la colombe 
au colombier; et où se réfugient ceux qui 
ne nous trourent pas au rendez-Tous? 
D'où viennent-ils à notre rencontre; et 
pourquoi nous ressemblent-ils comme des 
frères ? Agissent-ils dans le passé ou dans 
l'avenir et les plus puissants sont-ils ceux 
qui ne sont plus ou ceux qui ne sont pas 
encore? Est-ce hier ou demain qui nous 
transfigure ? Qui de nous ne passe la plus 
grande partie de sa vie à l'ombre d'un 
événement qui n*a pas encore eu lieu? 
J'ai vu ces graves attitude s , cette marche 
qui semblait avoir un but trop prochain, 
ce pressentiment des grands froids et cet 
œil qui ne se laissait pas distraire, en 
ceux mêmes dont la fin devait être acci- 
dentelle et sur qui la mort allait s'abattre 
inopinément du dehors. Etcependant, ils 
Be hâtaient autant que leurs frères qui la 
portaient en eux. Ils avaient le même 
visage. A eux aussi la vie semblait plus 



sérieuse qu'à ceux qui doivent vivre. Ils 
agissaient avec la même attention sûre et 
silencieuse. Ils n'avaient plus de temps à 
perdre, ils devaient Être pFÂts à la même 
heure ; tant cet événement qu'un prophète 
n'aurait pu prévoir, était, à leur insu, la 
vie même de leur vie. 

C'est notre mort qui guide notre vie 
et notre vie n'a d'autre but que notre 
mort. Notre mort est le moule où se 
coule notre vie et c'est elle qui a formé 
notre visage. 11 ne faudrait faire que le 
portrait des morts, car eux seuls sont 
eux-mêmes et se montrent un instant tels 
qu'ils sont. Et quelle vie ne s'éclaire dans 
la pure, froide et simple lumière qui 
tombe sur l'oreiller des dernières heures ? 
Est-ce cette même lumière qui baigne 
déjà ces visages d'enfants lorsqu'ils noas 
sourient fixement, et qui nous impose un 
silence qui ressemble à celui de la chambre 
où quelqu'un se tait pour toujours ? Lors- 




TùSB ATSRTIS ^V 



que je me rappelle ceux que j'ai connus 
et que la même mort menait tous par la 
main, je vois une troupe d'enfants, d'a- 
dolescentes et d'adolescents qui semblent 
sortir de la même maison. Ils sont déjà 
frères et sœurs, et l'on dirait qu'ils se re- 
connaissent entre eux à des marques que 
nous ne voyons pas, et qu'ils se font, au 
moment où nous ne les observons plus, le 
signe du silence. Ce sont les enfants atten- 
tifs de la mort précoce. Au collège nous les 
discernions obscurément. Ils semblaient 
se chercher et se fuir à la fois comme ceux 
qui ont la même infirmité. On les voyait 
à l'écart sous les arbres du jardin. Ils 
avaient la même gravité sous un sourire 
plus interrompu et plus immatériel que le 
nôtrC) et je ne sais quel air d'avoir peur 
de trahir un secret. Presque toujours ils 
se taisaient lorsque ceux qui devaient 
vivre s'approchaient de leur groupe. Par- 
laient-ils déjà de l'événement, ou bien 






'-,»!. 71^7» — KP> 



^^ LS TRfisOlt X>E8 BUMBLBt 



savaient-ils que révénement parlait à tra- 
vers eux et malgré eux, et l'entouraiejQt-ils 
ainsi afin de le cacher aux yeux indiffé- 
rents ? Ils semblaient par moments no s 
regarder du haut dune tour; et bien 
qu'ils fussent plus faibles que nous^ nous 
n'osions pas les molester. Il est vrai que 
rien n'est caché; et vous tous qui me 
rencontrez, vous savez ce que j'aî fait et 
ce que je ferai, vous savesu ce que je pense 
et ce que j'aî pensé; vous savez exacte» 
ment le jour où je dois mou ir, mais vous 
n'avez pas encore trouvé le moyen de le 
dire, fût-ce à voix basse et à votre propre 
cœur. Nous avons l'habitude de passer 
sous silence tout ce que notre main n'atteint 
pas, et peut-être saurions^nous trop de 
choses si nouB savions tout ce que nous 
savons. Nous vivons à côté de notre véri- 
table vie et nous sentons que nos pensées 
les plus intimes et les plus profondes 
même ne nous regardent pas, car nous 



LB8 AVERTIt 99 



sommes autre chose que nos pensées et 
que nos rêves. Et ce n'est qu'à certains 
moments et presque par distraction que 
nous vivons selon nous-mêmes. Quel 
jour deviendrons-nous ce que nous 
sommes ?En attendant, nous étions devant 
eux comme devant des étrangers. Ils in- 
timidaient notre vie. Parfois ils se pro- 
menaient avec nous par les corridors et 
les cours, et nous avions peine à les 
suivre. Parfois ils se mêlaient à nos jeux, 
et le jeu ne semblait plus le même. Quel- 
ques-uns ne trouvaient pas leurs frères. 
Ils erraient seuls au milieu de nos cris et 
n'avaient pas d'amis parmi ceux qui 
n'allaient pas mourir. Et cependant nous 
les aimions, et aucun visage n'était plus 
amical que le leur. Qu'y avait-il entre eux 
et nous et qu'y a-t-il entre nous tous? Au 
fond de quelle mer de mystères vivons- 
nous ? Ici régnait aussi cet amour qui ne 
s'exprime plus parce qu'il ne participe 



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—J * 1^ 



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1! V 



60 LS TRÉSOR DBS HUMBLES 

pas à la vie de ce monde. Il ne suppor- 
terait peut-être aucune épreuve, il semble 
à .chaque instant trahi, et la moindre 
amitié ordinaire a Tair de le vaincre , et 
cependant sa vie est plus profonde que 
nous-mêmes et peut-être ne nous semble- 
t-il indifférent que parce qu'il se sait 
réservé pour des temps plus long et plus 
sûrs. 

Il ne parle pas ici parce qu'il sait qu'il 
parlera plus tard ; et ce n'est jamais ceux 
que nous embrassons que nous aimons le 
plus profondément. Il y a ainsi une part 
de la vie, — et c'est la meilleure, la plus 
pure et la plus grande, — qui ne se mêle 
pas à la vie ordinaire, et les yeux, des 
amants eux-mêmes, ne percent presque 
jamais cette digue de silence et d'amour. 

Ou bien les laissions-nous seuls parce 
que, quoique plus jeunes, ils étaient nos 
aînés?... Savions-nous qu'ils n'avaient 
pas le même âge et les redoutions-nous 




Vf "VX «^ r. ^ ■ V 



LES AYBRTIS 61 



comme des juges ? Leurs regards étaient 
déjà moins mobiles que les nôtres, et 
lorsqu'ils s'appuyaient, par hasard, sur 
nos agitations, elles s'apaisaient sans 
raison, et un silence incompréhensible 
s'étendait un instant. Nous nous retour-* 
nions : ils nous observaient et ils riaient 
sérieusement. Je me rappelle le visage 
de deux d'entre eux qu'une mort violente 
attendait. Mais presque tous étaient 
timides et tentaient de passer inaperçus 
Ils avaient je ne sais quelle pudeur mor- 
telle et semblaient demander pardon 
d'une faute inconnue et prochaine. Ils 
s'avançaient, nous échangions un regard, 
nous nous écartions sans rien dire e% 
nous comprenions tout sans rien savoir. 



LA MORALE MYSTIQUE 



LA MORALE MYSTIQUE 

11 n'est que trop vrai que les pensées 
<fue nous avons donnent une forme arbi- 
traire aux mouvements invisibles des 
royaumes intérieurs. 11 y a ainsi mille et 
mille certitudes qui sontles reines voilées 
qui nous guident à travers l'existence et 
dont nous ne parvenons pas à parler. Dès 
que nous exprimons quelque chose, nous 
le diminuons étrangement. Nous croyons 
avoir plongé jusqu'au fond des abîmes et 
quand nous remontons à la surface, la 



^ 



06 • LB TRÉSOR DES HUMBLES 

gontte d'eau qui scintille au bout de nos 
doigts pâles ne ressemble plus à la mer 
d'où elle sort. Nous croyons avoir décou- 
vert une grotte aux trésors merveilleux; 
et quand nous revenons au jour, nous 
n'avons emporté que des pierreries fausses 
et des morceaux de verre ; et cependant 
le trésor brille invariablement dans les 
ténèbres. Il y a quelque chose d'imper- 
méable entre nous-itiêmes et notre âme, 
et à certains moments, dit Emerson, 
« nous en arrivons à déâirer ardemment 
la souffrance dans l'espoir que là enfin 
nous trouverons de la réalité et sentirons 
l«s pointes aiguës et les angles de la 
vérité ». 

J'ai dit ailleurs que les âities seihblent 
se rapprocher : et cela n'a d'aiitrè valeur 
que la valeur que peut avoir une impres- 
sion permanente, mais obscure, qùHl ë^t 
bien difficile d'étayer sur des faits, car 
les faits ne sont que les vagabonds, les 




LA MOBALK I^TSTIQITX 6? 






espion^ oif les traînards de^ grandes 
forces qu'çD ne voit pas. Et ppi^^tiaiit, 
ron dirait que^ plus profondéme^jt p^ujt- 
étre que nos p.ères, nous seAt;opj9, par 
instants que ce ç'eçt pas en p.ré9ie;çi,ce de 
nous seuls que jQtoi^s sojoimes. Ceu^ qui 
ne croient en aucun dieu aussji bien qijie i 

les autres n'agissent pas e;;^ eux-mèj^e^ 
comme s'ils étaient sûrs d'jètre seyls. Il 
y a une surveillance générale qui s'e^e,rce 
ailleurs que dans les ténèbres indulgentes 
de la conscience de chaque homjpae. Est-il 
vrai que les vases spirituels soient i^oins 
strictement scellés qu'autrefois et que les 
oscillations de l^mer int4ri,eur.e devie^n^ent 
plvis puissante^? J^ nesai^; tout au plus 
pouvons-nous constater que ];io\is n'atta- 
chons plus la m,ème importance f( yn 
certain nombre de fautes tr$(dI,tioni;iejileSy 
et c'est déjà le signe 4'w^^ cpnqijiète 
spirituelle. 

Il seçable que notre morale se trans- 




68 LB TRÉSOR DES HUMBLES 

forme et qu'elle s'avance à petits pas vert 
I' des contrées plus hautes qu'on ne voil 

pas encore. Et c'est pourquoi le moment 
est peut-être venu de se poser quelques 
questions nouvelles. Qu'arriverait-il, par 
exemple, si notre âme devenait visible 
tout à coup et qu'elle dût s'avancer au 
milieu de ses sœurs assemblées, dépouillée 
de ses voiles, mais chargée de ses pensées 
les plus secrètes et traînant à sa suite les 
actes les plus mystérieux de sa vie que 
rien ne pouvait exprimer? De quoi rougi- 
rait-elle ? Que voudrait-elle cacher? Irait- 
elle, comme une femme pudique, jeter 
le long manteau de ses cheveux sur let 
péchés sans nombre de la chair? Elle 
les a ignorés, et ces péchés ne Tout jamais 
atteinte. Ils ont été commis à mille lieues 
de son trône ; et Tàme du Sodomite même 
I passerait au milieu de la foule sans se 

douter de rien, et portant dans ses yeux 
le sourire transparent de l'enfant. Elle 



L 






LÀ MORALB MT8TIQUB 69 

n'est pas intervenue, elle poursuivait sa 
vie du côté des lumières, et c'est de cette 
vie seule qu'elle se souviendra. 

Quels péchés et quels crimes ordinaires 
aura-t-elle pu commettre? A-t-elle trahi, 
a-t-ellé trompé, a-t-elle menti? Â-t-elIe 
fait souffrir et a-t-elle fait pleurer? Où 
était-elle tandis que celui-ci livrait son 
frère aux ennemis ? Elle sanglotait peut- 
être loin de lui, et à partir de ce moment, 
elle sera devenue plus profonde et plus 
belle. Elle n'aura point honte de rt qu'elle 
n'a pas fait; et elle peut rester pure au 
centre d'un grand meurtre. Souvent, elle 
transforme en clartés intérieures tout le 
mal auquel il faut bien qu'elle assist . 
Tout dépend d'un principe invisible et 
de là naît sans doute l'inexplicable ind|}l 
gence des dieux. 

Et notre indulgence, elle aussi. Nous 
ne pouvons nous empêcher de pardonner ; 
et quand la mort, « la grande réconcilia- 

7 



\ 



70 LE Tiviçoa DES HUJi9I.KB 

trice », a p^sé^ qui de nous ne tombe 
sur les geuoiix et pe fait epi ^ilenqe sur 
rame délaissée le geste du pardon? Si je 
viens me pencher sur le corps immobile 
de mou pire eup.Qmi, cx:oyez-vous doue 
qu'en regardant ces lèvres pales qui m'onjt 
caloomié, ces yeux éteii^t3 qui firent 
pleurer le^ miens, et ces mains froides 
qui m'ont peut-être torturé, je songe 
encore k la vengeance ? Xout a été payé 
par la mort au passage. L'âme ne me doit 
plus rien et instinctivement je la mets 
au-dessus de^ torts les plus cruels et des 
fautes les plus graves. (Que cet instinct 
est admirable et significatif!) Et si je 
regrette quelque chose, ce n'est pas de 
ne pouvoir faire souffrir à mon tour, q^gis 
peut-être de n'avoir pas aimé suffisai^n^ent 
ou pardonné plus tôt... 

On dirait que déjà nous comprenons 
ces choses tout au fond de çpus-mêmes. 
Ce n'est pas sur leurs actes, et ce n'est 



à 



sp'Ç'^'ïPvyr"^ 



LA. MORALE MTSTIQDB 71 

^— ^— — — — — — »-^ 

même pas d'après leurs pensées les plus 
secrètes que nous jugeons nos frères^ car 
les pensées secrètes ne sont pas toujours 
illisibles ; et nous allons bien au delà de 
rillisible. Un homme aura commis tpus 
les crimes réputés les plus vils saAS que 
le plus grand de ces crimes altère un 
seul instant le soufHe de fraîcheur et de 
pureté immatérielle qui entoure sa pré- 
sence; au lieu que l'approche d'un mar- 
tyr ou d'un sage pourra couvrir notre 
âme d'épaisses et insupportables ténè- 
bres. Un héros ou un saint choisir^ son 
ami au milieu des visages sur lesquels se 
lit sans peine l'habitude de toutes les 
pensées basses, et ne se sentira pas dans 
if une atmosphèrcf fraternelle ou humaine » 
à côté d'un autre être dont le front s'illu- 
mine des rêves les plus hauts et les plus 
magnanimes. Qu'est-ce que cela signifie? 
et quelles nouvelles ces choses apportent- 
elles ? }1 y a donc des lois plus profondes 



is qui président aux actes et aux 
' Que nous a-l-on appris et pour- 
issons-DOUB toujours selon des 
ont on ne parle pas et qui sentes 
es? Car l'on peut afTirmer qu'ici, 
les apparences, le héros et le 
se sont point trompés Ils n'ont 
béir, et si le saint est trahi el 
ar l'homme qu'il a choisi, quel- 
le d'inébranlable restei-a cepcn- 
i loi dira qu'il n'y eut pas d'er- 
ju'il n'a rien à regretter. L'âme 
:a jamais que l'autre âme était 

s que l'on remue la pierre pres- 
innue qui couvre ces mystères, 
re l'odeur trop forte de l'abîme 
)ts CD même temps que les pen- 
bent autour de noua comme de? 
empoisonnées. La vie intérieure 
le paraît une petite chose auprès 
profondeurs invariables. Serez- 



LA MORALE MYSTIQUX 71 

VOUS fier, en présence d'un ange, d'être 
celui qui n*a jamais eu tort et n'exîste-t-il 
pas une innocence inférieure? Lorsque 
Jésus lit les pensées misérables des Pha- 
risiens qui entourent le paralytique de 
Capharnaûm, êtes-vous sûr qu'il juge 
aussi leur âme d'un coup d'oeil analogue, 
qu'il la condamne en même temps et qu'il 
n'aperçoive pas, par delà ces pensées, 
une clarté peut-être inaltérable ? Et serait- 
il un Dieu si sa condamnation était irré- 
vocable ? Mais pourquoi parle-t-il comme 
s'il s'arrêtait aux dehors? La pensée la 
plus basse ou l'idée la plus noble laissera- 
t-elle une trace sur le pivot de diamant? 
Quel Dieu, s'il est vraiment sur les hau- 
teurs, pourra s'empêcher de sourire à 
' nos fautes les plus graves, comme on sou- 
rit aux jeux des petits chiens sur le 
tapis? et que serait un Dieu qui ne sou- 
rirait pas? Croyez-vous que vous pren- 
drez, la peine, si vous devenez vraiment 



pur, de soustraire aux regards des asge) 
«sseivblés les petits mobiles de vos 
grandes actions ? Et pourtant uj a-t-il pas 
en nous plus d'une chose qui peut faillir 
aux yeux des dieux assis sur la montagne 7 
Il est sûr qu'il y en a, et notre âme 
n'ignore pfts qu'elle aura des comptes à 
rendre. Elle vit, s«ns rien dire, s>ona la 
main d'un grand juge dont nous ne par- 
ve^aons pas 9 saisir les sentences. Mais 
quels seront ces comptes? Où trouver la 
mwr^l^ qtij 1« .di^ei* Y a-t-il une morale 
mystérie,\ise qui règne ejQ des régions 
plus lointaines que cçlles de nos pensées ; 
et un astre central que nous ne voyons 
pas «t dont ii^os plus secrets désirs ne 
sont ^ue les pjanëtes ipvpuissantes ? 
Existe-t-il, au centre de notre être, un 
arbre transparent ^oxA toutes nas actions 
et toutes DOS vert,us ne sont que les fleur» 
et les fegilles é^éméjes ? Â<u fondj no»* 
ignorons quel mal notre àm? pevit cctqip 



1 



LA. MORALX MT8TIQTTB 



mettre et nous ne savons pas encore de 
quoi nous rougirions devant une intelli- 
gence supérieure ou devatit une autre 
âme ; et cependant qui de nous se trouve 
pur et ne redoute pas un juge? et quelle 
âme n'a pas peur d'une autre âme? 



Ici, nous ne sommes plus dans les 
vallées connues de la vie animale ou psy- 
chique. Nous arrivons aux portes de la 
troisième enceinte : celle de la vie divine 
des mystiques. Ce n'est qu'en tâtonnant 
qu'on en franchit le seuil. Et puis le 
seuil franchi, où sont les certitudes? Où 
se cachent ces lois admirables que sans 
relâche nous transgressons peut-être sans 
quenotre conscience le soupçonne, bien 
jue notre âme soit avertie ? Et d'où pro- 
venait donc l'oliibre de ces transgres- 
sions mystérieuses qui s'étendait parfois 



sur notre vie et la rendait soudain si 
redoutable à vivre ? Quels sont Ub grauds 
péchés spirituels que nous pouvons 
commettre? Aurons-nous honte d'avoir 
lutté contre notre âme ou notre âme 
lutte-t-elle invisiblement contre Dieu? Et 
cette lutte est-elle silencieuse à tel point 
que pas un soupir ne force les parois ? Y 
a-t-il un moment où nous pouvons enten- 
dre la reine aux lèvres closes? Elle se 
tait sans espoir dans tous les événements 
de la surface, mais n'en est-il pas 
d'autres que l'on remarque a peine et qui 
touchent cependant à des forces éter- 
nelles et profondes? Voici quelqu'un qui 
meurt, qui regarde ou qui pleure ; oo 
autre qui s'approche pour la première, 
fois ou votre ennemi qui passe; n'est-ce 
point alors qu'elle chuchote peut-être? 
Et si vous l'écoutiez, tandis que déjà 
vous n'aimez plus dans l'avenir l'ami 
auquel vo- souriez en ce moui«. ? Mais 



^,^ 



LA MORALE MTBTIQVM 71 



tout cela n'est rien et n'approche même 
pas des clartés extérieures de Tabime. Il 
n'est pas possible de parler de ces 
choses, parce qu'on est trop seul. « Actuel 
lementy dit Novalis, Tâme ne bouge que 
çà et là; quand donc remuera-t-elle 
entièrement, et quand Thumanité com- 
mencera-t-elle à prendre conscience en 
masse? » C'est à cette condition seulement 
que quelques-uns apprendront quelque 
chose. Il faut attendre patiemment que 
cette conscience supérieure se forme peu 
à peu. Il se peut qu'alors l'un de ceux qui 
viendront parvienne à exprimer ce que 
nous sentons tous de ce côté de l'âme, 
qui est comme la face de la lune qu'on 
n'a pas aperçue depuis le commencement 
du monde. 



8 



"*-^?' 






H ' • if^ 9. 



rfÉÉMta 



E.'.s,*!'»"' -.;t.' -"W' — 



SUR LES FEMMES 



V 

SUR LES FEMMES 

En ces domainea aussi, les lois sont 
incoanues. Au-dessus de nos têtes brille, 
au centre du ciel, l'étoile de l'amour qui 
noua est destiné; et toutes nos amours 
naîtront, jusqu'à la fin, dans les rayons 
ctl'atniospliëredecette étoile. Nous aurons 
beau choisir à droite ou bien à gauche, 
sur les hauteurs oubien dans les bas-fonds ; 
nous aurons beau, pour sortir de ce cercle 
enchanté que nous sentons autour de tous 
les actes de notre vie, violer notre ins< 
8. 



lÎDct et tenter de choisir contre le choix 
de notre étoile, doub élirons toujours la 
femme descendue de l'astre invariable. Et 
si, comme don Juan, nous en embrassons 
mille et trois, lorsque viendra le soir où 
les bras se délient et où les lèvres se 
séparent, nous reconnaîtrons que c'est 
encore la même femme, la bonne on la 
mauvaise, la tendre ou la cruelle, l'ai- 
mante ou l'infidèle, qui se tient devant 
nous. . . 

En vérité, nous ne sortons jamais du 
petit cercle de clarté que notre destinée 
trace autour de dos pas, et l'on dirait que 
les hommes les plus éloignés connaissent 
la nuance et l'étendue de cet anneau in- 
franehiftsable. C'est la teinte de ces rayons 
spirituels qu'ils aperçoivent tout d'abord 
et (pii iait qu'ils nous tendent la main en 
êourinat ou qu'ils la retirent avec crainte. 
Nous nous connaissons tous dans une 
atmosphère supérieure, et l'idée que je me 



.*3«^^ -ï-i TV 



fais d'ttiiiiusoonu p^urticipe immédiatement 
a une vérité mystérieuse et plus profonde 
que la vérité matérielle . Qui de nous n'a 
éprouvé ces choses qui se passent dans 
les régions impénétrables de l'humanité 
presque .astrale? Si vous recevez une 
lettre venue du fond d'une île perdue 
daus le grand cœur des océans, et écrite 
par une main dont vous ignoriez l'existence, 
ètes-vous bien sûr que ce soit un inconnu 
qui vous écrive et n'é^ouvez-vous pas, dan^ 
le moment que vous U^ez, sur l'âme qui 
vous rencontre ainsi •— les dieux savent 
s^euls dans quelles aphères ^-^ des certi* 
tudes plus infaillibles et plus graves que 
toutes les certitudes ordinaires? Et, d'un 
autre côté, croyez^vous que cette âme qui 
aox\geait à la vôtre, au hasard de J'espace 
et du temps, n'avait pas, elle aussi, des 
certitudes analogues ? Il y a de toutes parts 
d'étranges recoxmai^sances, et nous ne 
liouvons pas cacher notre existence. Rien 



LB TnisOR DES BCMBLEI 

nble jeter sur les liens subtils qui 
it exister entre toutes les âmes un 
lus spécial que ces petits mystères 
compagnent l'échange de quelque i 
i entre deux inconnus. C'est peut 
ne des étroites fentes, — misérable 
loute, mais il en est si peu que nous 
s nous contenter des lueurs les plus 

— c'est peut-être une des étroites 

dans la porte de ténèbres par où 
louvons soupçonner un instantce qui 
e passer dans la grotte des trésors 

furent jamais découverts. Examinez 
respondance passive d'un homme «t 
f trouverez je ne sais quelle unité 
;ière. Je ne connais ni celui-ci ni 
là qui m'interrogent ce matîn, et 
dant je sais déjà que je ne pourrai 
pondre au premier de la même ma- 
que je vais répondre au second. J'ai 
elque chose d'invisible. Et, à mon 

si quelqu'un m'écrit que je n'ai 



'jT 



SUR LES FEMMES 85 

jamais aperçu, je suis sûr que sa lettre 
n'est pas exactement la même que celle 
qu'il eût écrite à l'ami qui me regarde 
en ce moment. Il y aura toujours une 
différence spirituelle insaisissable. C'est 
le signe de l'âme qui salue invisiblement 
une autre âme. Il faut croire que nous 
nous connaissons dans des régions que 
nous ne savons pas et que nous possédons 
une patrie commune où nous allons, où 
nous nous retrouvons et d'où nous reve- 
vons sans peine. 

C'est aussi dans cette patrie commune 
que nous choisissons nos amantes, et 
c'est pourquoi nous ne nous t^rompons pas 
et nos amantes ne se trompent pas non 
plus. Le royaume de l'amour est avant 
tout le grand royaume des certitudes, 
parce que c'est celui où les âmes ont le 
plus de loisirs. Ici, elles n'ont vraiment 
pas autre chose à faire qu'à se reconnaître, 
às'admirerprofondémentetàa'interroper, 



-«-v.-f««.,:,^l 




S6 LE TRE60& DES HUMBLES 

t ■ ■ . .. 

les larmes dans les yeux,, comme de jeunes 
sc^urs qui se retrouvent, tandis, que les 
bras s'entrelacent et que les lèvres s'en- 
tre-craisent si loin d'elles... Elles ont 
enfin le temps de se sourire et de vivre un 
instant pour elles-mêmes dans la trêve de 
la vie dure et quotidienne ; et c'eet pe*it- 
être des hauteurs de ce sowrire et de ces 
regards indicibles que se répand, sur las 
minutes les plus fades de l'amour, le sel 
mystérieux qui conser¥e à jamais le sou^ 
venir de la rencontre de deux bouches. . . 
Mais je ne parle ici que de Tajosour pré- 
destiné <et véritable. Lorsque nous retrou- 
vons une de celles que le sort nous a 
réservées et qu'il a fait sortir du fond des 
grandes villes spirituelles où nous vivons 
sans le savoir, pour l'envoyer au carre- 
four de la route par où nous devrons 
passer à l'heure dite, nous «ommes aver- 
tis dès le premier regard. Quelqoeti-uns 
ieatent alors da violer le «art. U ee peut 



•va un FEMMKs 87 

que noas mettions furieusement les mains 
%UT les paupières pour ne plus Toir ce 
qu'il a fallu Toir et qu'en luttant de toutes 
nos petites forces contre des forces éter- 
nelles, nous parvenions à traverser la route 
pour aller vers une autre envoyée qui n'est 
pas là pour nous. Mais nous aurons beau 
faire, nous ne réussirons pas à a agiter 
l'eau morte dans les grandes cuves de 
l'avenir ». Il n'arrivera rien; la force pure 
des hauteurs ne voudra pas descendre et 
ces baisers et ces heures inutiles refuse- 
ront de s'ajouter aux heures et aux baisers 
réels de notre vie... 

La destinée ferme parfois les yeux, 
mais elle sait bien que nous lui reviendrons 
le soir, et que c'est elle qui doit avoir le 
dernier mot. Elle peut fermer les yeux, 
mais le temps qu'elle les ferme est du 
temps qui se perd.. 

Il semble que la femme soit plus que 
nous sujette aux destinées. Elle les subit 



>"7'â"" ?3 » "■sni^ff 



88 LB TRBBOa DES HVMBLBS 

^ 

avec une simplicité bien plus grande. Elle 
ne lutte jamais sincèrement contre elles. 
Elle est encore plus près de Dieu et se 
livre avec moins de réserve à Faction pure 
du mystère. Et c'est pour cette raison, 
sans doute, que tous les événements où 
elle se mêle à notre vie paraissent nous 
ramener vers quelque chose qui ressemble 
aux sources mêmes du Destin. C'est près 
d'elles surtout que l'on a, par moments , 
en passant, « un clair pressentiment » 
d'une vie qui ne semble pias toujours 
parallèle à la vie apparente. Elle nous rap- 
proche des portes de notre être. Qui sait 
si ce n'est pas dans un de ces instants 
profonds qu'ils dormirei\]b sur son sein 
que les héros apprirent la force et la fidé- 
hté de leur étoile, et si l'homme qui n'a 
pas reposé sur le cœur d'une femme aur- 
jamais le sentiment ex,act de l'avenir? 

Nous entrons une fois de plus dans les 
cercles troublés de la conscience supé- 




T' 



■UR LES FEMMES 89 

rieure. Ah ! qu'il est vrai qu'ici aussi « la 
soi-disant psychologie est une de ces larves 
qui ont usurpé, dans le sanctuaire, la place 
réservée auximages véritables des dieux ! » 
Car il ne s'agit pas toujours de la surface ; 
il ne s'agit même pas des arrière-pensées 
l-es plus graves. Croyez-vous donc que dans 
l'amour il n'y ait que des pensées, des 
actes et des paroles, et que les âmes ne 
sortent pas de ces prisons? Ai-je besoin 
de savoir si celle que j'embrasse aujour- 
d'hui est jalouse et fidèle, rieuse ou triste, 
sincère ou bien perfide? Vous imaginez- 
vous que ces petits mots misérables vont 
monter jusqu'aux cimes où nos âmes sont 
assises et où notre destin s'accomplit en 
silence? Que m'importe qu'elle me parle 
de pluie ou de bijoux, de plumes ou d'ai- 
guilles, et qu'elle ait l'air de ne pas me 
comprendre; croyez-vous que j'aie soil 
d'une parole sublime, lorsque je sens 
qu*une âme me regarde dans l'âme, et que 

9 



90 I.E TBteOR DSS HUMBLES 

je ne ËOtche pa& que les plus admirables 
pensées n'ont pas le droit de relever la 
tête en faee des mystères ? je suis toujofir s 
au bord de l'océan \ et si j'étais Platon , 
Pascal ou Michel- Ange, et que mon amante 
me parlât de ses pendants d'oreilles, tout 
ce qne je dirais, tcHrt ce qu'elle médirait, 
flotterait avec le même aspect sur les pro- 
fondeurs de la mer intérieure, que nous 
contemplons l'un dans l'autre. Ma pensée 
la plus haute ne pèsera pas plus dans les 
tbalances de la vie ou de l'amour que les 
rois petits mots que l'enfant qm m'aimait 
m'aura dits sur ses bagues d'argent, sur 
son eoUier de perles ou de morceaux de 
Terre... 

C'est nous qui ne comprenons pas, 
parce que nous sommes toujours dans les 
bas-fonds de notre intelligence. Il suffit 
de monter jusqu'aux premières neiges de 
la montagne, et toutes les înégaKtés 
t'aplanissent sous la main purificatriee de 



■«•ViT^^f 



MTR LES FBMMBB 9| 

l'horizon qui s'ouvre. Quelle difierence 
y a-t-îl alors entre une parole de Marc* 
Âurèle et la pkrase de lenfant qui cons- 
tate qu'il fait froid? Soyons humbles et 
sachons distinguer l'accident de Tesdence. 
Il ne faut pas que « des bâtona flottants » 
nous fassent oublier les prodiges de 
l'abîme. Les pensées les plus belles et 
les idées les plus basses n'altèrent pas 
plus l'aspect éternel de notre âme que 
les Himalayas ou les gouffres ne modifient > 
au milieu des étoiles du ciel» l'aspect de 
notre terre. Un regard, un baiser, dt .la 
certitude d'une présence invisible et puis- 
sante : tout est dit; et je sais que je suis 
aux côtés d'une égale... 

Mais l'égale est vraiment admirable et 
étrange ; et, dès qu'elle aifiae, la dernière 
des filles possède quelque chose que nous 
n'avons jamais, parce que, dans sa 
pensée, l'amour est toujours éternel. Est-ce 
pour cette raison qu'elles ont toutes. 



.-X^ ■■■ ;..1' ■•'■■•'• " r .-■•■' ■ ■ '- ' ■ , 'T. l»» "-9 ■>-■'■'% VI ■.-.,'•■•■ -r •-• •"-.-pT|,.<^7..( 



92 



LE TRESOR DBS HUMBLES 



avec les puissances primitives, des rap- 
ports qui nous sont interdits? Les meil- 
leurs d'entre nous se trouvent presque 
toujours à de grandes distances de leurs 
trésors de la seconde enceinte; et, lors- 
qu'un moment solennel de la vie exige 
un des joyaux de ce trésor, ils ne se sou- 
viennent plus des sentiers qui y mènent, 
et ils offrent en vain des bijoux faux de 
leur intelligence à la circonstance impé- 
rieuse et qui ne se trompe pas. Mais la 
femme n'oublie point le chemin de son 
centre, et, que je la surprenne dans l'opu- 
lence ou la misère, dans l'ignorance 
ou dans la science, dans la honte ou la 
gloire; si je lui dis un mot qui sorte réel- 
lement des gouffres vierges de mon âme, 
elle saura retrouver les sentiers mystérieux 
qu'elle n'a jamais perdus de vue, et, sans 
hésitations, elle me rapportera simple- 
ment, du fond des inépuisables réserves 
de l'amour, une parole, un regard ou un 



J 



^^•'i'T'Wv' 



SUR LBf FEMMES 93 



geste qui sera aussi pur que le mien. 
On dirait que son âme est toujours â 
portée de sa main; elle est prête, jour et 
nuit, à répondre aux plus hautes exigences 
d'une autre âme; et la rançon de la plus 
pauvre ne se distingue pas de la rançon 
des reines... 

Approchons-iàous avec respect des plus 
petites et des plus fières, de celles qui 
sont distraites et de celles qui songent, 
de celles qui rient encore et de celles qui 
pleurent ; car elles savent des choses que 
nous ne savons pas, et elles ont une 
lampe que nous avons perdue, hlles 
habitent au pied même de Tlnévitable et 
en connaissent mieux que nous les che- 
mins familiers. Et c'est pourquoi elles 
ont des certitudes étonnantes et des gra- 
vités admirables, et l'on voit bien que, 
dans leurs moindres actes, elles se sentent 
soutenues par les mains sûres et fortes 
des grands dieux. Tout à l'heure, j'affir- 



I 



I 




s:» 



f- 



9i LE TSiSOR DBS HUMBLBS 

mais qu'elles nous rapprochaient des 

portes de notre être, et vraiment Ton 
I croirait que toutes nos relations avec elles 

|V ont lieu par rentre-baillement de cette 

porte primitive ot dans les chuchotements 

incompréhensibles qui accompagnèrent 

lif sans doute la naissance des choses, alors 

I qu'on ne parlait encore qu'à voix basse, 

de peur de ne pas entendre une défense 

ou un ordre imprévu*.. 

Elle ne franchira pas le seuil de cette 

porte, et elle nous attend du côté inté- 
^ rieur, où se trouvent les sources. £t 

^f> lorsque nous venons frapper , du dehors, 

m.' et qu'elle ouvre, sa main n'abandonne 

P, jamais la clé ni le vantail. Elle regarde 

un instant l'envoyé qui s'approche, et, 

dans ce bref moment, elle a appris tout 
^ ce qu'il faut apprendre, et les années 

É. futures ont tressailli jusqu'à la fin des 

p" temps... Qui nous dira ce que contient le 

premier regard de l'amour, « cette ha- 






r 






ii 



»;•' ' ', 



l 



ga«tte magique qui «tt faite d'un rayon 
de lumière brisée n, rayon qui est sorti 
du foyer étemel de Dotre être, qui a 
transfiguré deux âmes et les a rajeunies 
de vingt siëclesfLa porte s'ouvre encore 
•u se referme; ne faites plus aucun effort, 
car tout est décidé. Elle sait. Elle ne 
tiendra plus compte de vos actions, de 
vos paroles, de vos pensées, et si elle les 
surveille encore, elle ne le fera plus qu'en 
souriant; et elle rejettera, sans le savoir, 
tout ce qui ne vient pas confirmer les 
certitudes de ce premier regard. Et si 
TOUS croyez l'induire »n erreur, sachez 
bien qu'elle a raison contre vous-même et 
que c'est vous seul qui errez, car vou« 
êtes plue réellement ce que vo>iu êtes à 
ees yeux que ce que vous croyez être en 
votre âme, alors mime qu'elle se trompe 
•ans cesse sur le sens d'un soorire, d'an 
geste ou d'une larme... 

Trésor* caebée, qui n'ont même pas d« 



* - — - - 



'-'.iTs^gT*'''*'?*"'^ 



SW LB TKÉSOR DES HUMBLES 

nom!... Je voudrais que tous ceux qui 
éprouvèrent qu'elles sont mauvaises le 
proclamassent à leur tour et nous dissent 
leurs raisons, et si ces raisons sont pro- 
fondes, nous serons étonnés et nous if ons 
bien loin dans le mystère. Elles sont 
vraiment les sœurs voilées de toutes les 
grandes choses qu'on ne voit pas. Elles 
sont vraiment les plus proches parentes 
de rinfini qui nous entoure et, seules, 
savent encore lui sourire avec la grâce 
familière de l'enfant qui ne craint pas 
son père. Elles conservent ici-bas, comme 
un joyau céleste et inutile, le sel pur de 
votre àme; et si elles s'en allaient, l'es- 
prit régnerait seul sur un désert. Elles 
ont encore les émotions divines des pre- 
miers jours, et leurs racines trempent 
bien plus directement que les nôtres dans 
tout ce qui n'eut jamais de limites. Je 
plains vraiment ceux qui se plaignent 
d'elles, car ils ne savent pas sur quelles 







"• — ■r 



•UK LES FEMMES Va 

hauteurs se trouvent les bsiîser s véritables . 
Et cependant, qu'elles semblent peu de 
chose quand les hommes les regardent 
en passant! Ils les voient s'agiter, au 
fond de leurs petites demeures; celle-ci 
se penche un peu ; là-bas, l'autre sanglote ; 
une troisième chante, et la dernière 
brode ; et pas un ne comprend ce qu'elles 
font!... Ils viennent les visiter, comme 
on visite des choses qui sourient ; ils ne 
s'approchent d'elles que l'esprit aux 
aguets, et l'âme ne peut entrer que par 
le plus grand des hasards. Us interrogent 
avec méfiance; elles ne leur disent rien 
parce qu'elles savent déjà; et voici qu'ils 
s'en vont en haussant les épaules, per- 
suadés qu'elles ne comprennent pas... 
« Mais qu'ont-elles besoin de comprendre 
ceci, nous répond le poète, qui a toujours 
raison ; qu'ont-elles besoin de comprendre, 
ces âmes bienheureuses qui ont choisi la 
part la meilleure et qui, telles qu'une 



N 



98 LB TRisCm Xffif bumbleci 

■ I I ■ ■ ■ ■ " I ■ I ■ ■ I I I I I 1 1 , , 

pure flamme d'amour en ce monde ter- 
restre , ne resplendissent que sur le faît« 
des temples ou à la cime des navires 
errants, en signe du feu céleste qui inonde 
toutes choses? Bien souvent, ces enfants 
qui aiment surprennent, en des heures 
sacrées, d'admirables secrets de la nature 
et les révèlent avec une ingénuité incoo/s- 
ciente. Le savant les suit à la trace pour 
recueillir tous les joyaux qu'en leur 
innocence et leur joie elles ont semés par 
les routes. Le poète, qui sent ce qu'elles 
sentent, rend grâce à leur amour et 
cherche, par ses chants, à transplanter 
cet amour, germe de Tâge d'or, <en d'autres 
temps et en d'antres contrées. » Car ce 
qu'il a dit des mystiques s'applique sur* 
tout aux femmes qui nous ont conservé 
jusqu'ii» le sens mystique sur notre terra. 



>>ai 



RUYSBROECK L'ADMIRABLE 



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' iT'Fï»»' "■"»'""■-'■•»■■■•■•- ■• ■ - ■ '-lUHI!* Nu :T^ -rrrr^ 



VI 



RUYSBROECK L'ADMIRABLE 

Un grand nombre d'œuvres sont plus 
régulièrement belles que ce livre de Ruys- 
broeck l'Admirable. Un grand nombre 
de mystiques sont plus efficaces et plus 
opportuns: Swedenborg et Novalis, entre 
plusieurs. 11 est fort probable que ses 
écrits ne répondent que rarement aux 
besoins d'aujourd'hui. D'un autre côté, je 
connais peu d'auteurs plus maladroits 
que lui ; il s'égare par moments en 
d'étranges puérilités ; et les vingt premiers 

10 



r-çr-.? 



auTSBBOBCK l'admirablb 103 

parle de son petit jardin monacal, il a de la 
peine à nous dire suffisamment ce qui s'j 
passe ; il écrit alors comme un enfant. Il 
entreprend de nous apprendre ce qui se 
passe en Dieu, et il écrit des pages que 
Platon n'aurait pu écrire. Il y a de toutei 
parts une disproportion monstrueuse 
entre la science et l'ignorance, entre la 
force et le désir. Il ne faut pas s'attendre 
à une œuvre littéraire ; vous n'apercevrea 
autre chose que le vol convulsif d'un aigle 
ivre, aveugje et ensanglanté au-dessus de 
cimes neigeuses. J'ajouterai un dernier 
mot en manière d'avertissement fraternel. 
Il m'est arrivé de lire des œuvres qui 
passent pour fort abstruses : Les Disciples 
à Saïs et les FragmentSy de Novalis, par 
exemple ; If > Biagraphia litteraria et 
ÏAmij de S^jnuel Taylor Coleridge; le 
Timéey de Platon ; les Enneadesy de Plotin; 
les Noms divins^ de Saint Denys TAréo- 
pagite; VAurora^ du grand mystique 



»-"-i ' - ■ -^v - ■ îr - ";->x •:■-,; -• ' .■ ^- -■ •"":<■"■■ w,''i^'WÇ8BJJ|Bgi 




104 LS TRÉSOR DBf HUMBLES 

allemand Jacob Bœhme, avec qui notre 
auteur a plus d'une analogie. Je n'ose pas 
dire que les œuvres de Ruysbroeck soien 
plus abstruses que ces œuvres, mais on 
leur pardonne moins volontiers leur 
abstrusion, parce qu*il s'agit ici d'un 
inconnu en qui nous n'avons pas confiance 
dès Tabord. Il me semblait indispensable 
de prévenir honnêtement les oisifs sur le 
seuil de ce temple sans architecture; car 
cette traduction n'a été entreprise que 
pour la satisfaction de quelques platoni- 
ciens. Je croîs que tous ceux qui n'ont 
pas vécu dans l'intimité de Platon et des 
néo-platoniciens d'Alexandrie , n'iront 
pas bien avant dans cette lecture. Ils 
croiront entrer dans le vide ; ils auront 
la sensation d'une chute uniforme dans 
un abîme sans fond, entre des rocheiv 
noirs et lisses. Il n'y a dans ce livre ni 
air ni lumière ordinaires, et c'est ua 
séjour spirituel insupportable à ceux quî 



-ï^?pr^ 



-r*- 



RUTSOROECK L'ADMIHABLB 105 

ne s'y sont pas préparés. Il ne faut pas y 
entrer par curiosité littéraire ; il n'y a 
guère de bibelots, et les botanistes de 
rimage n'y trouveront pas plus de fleurs 
que sur les banquises du pôle. Je leur dis 
que c'est un désert illimité, où ils mour. 
ront de soif. Ils y trouveront fort peu de 
phrases que l'on puisse prendre en mains 
pour les admirer h la manière des litté- 
rateurs ; ce sont des jets de flammes ou 
des blocs de glace. N'allez pas chercher 
des roses en Islande. Il se peut que quel- 
que corolle attende entre deux icebergs, 
et il y a> en effet, des explosions singu- 
lières, des expressions inconnues, des 
similitudes inouïes, mais elles ne paieront 
pas le temps perdu à les venir cueillir de 
gi loin. Il faut, avant d'entrer ici, être 
dans un état philosophique aussi différent 
de l'état ordinaire que l'état de veille 
difï^re du sommeil ; et Porphyre, dans 
ses Principes de la théorie des intelligibles^ 

40 



ï: 



106 



LE THÉSOR DES HUMBLES 



1*^ 









semble avoir écrit ravertissement le plus 
propre à être mis en tête de cette œuvre : 
<( Par l'intelligence, on dit beaucoup de 
choses du principe qui est supérieur à 
l'intelligence. Mais on en a rintuition 
bien mieux par une absence de pensée 
que par la pensée. Il en est de cette idée 
comme de celle du sommeil, dont on parle 
jusqu'à un certain point à l'état de veille , 
mais dont on n'acquiert la connaissance 
et la perception que par le sommeil. En 
effet, le semblable n'est connu que par le 
semblable, et la condition de toute con- 
naissance est que le sujet devienne sem- 
blable à l'objet. » Je le répète, il est bien 
difficile de comprendre ceci sans prépa- 
ration; et je crois que, malgré nos études 
préparatoires, une grande partie de ce 
mysticisme nous paraîtra purement théo- 
rique, et que la plupart de ces expériences 
de psychologie surnaturelle ne nous 
seront accessibles qu'en qualité de spec 



b 



mUTSBROEGK L ▲DMIBABt.m ICO 

tateurs. L'imagination phiIosophK|ue est 
use faculté d'éducation très lente. Nous 
sommes îci^ tout à coup, aux confins de 
la pensée humaine et bien au delà du 
cercle polaire de Tesprit. Il y fait extra- 
ordinairement froid; il y fait extraordi- 
nair émeut sombre, et cependant, vous 
n'y trouverez autre chose que des Hammes 
et de hi lumière. Maisàceux qui arrivent, 
sans avoir exercé leur âme à ces percep- 
tions nouvelles, cette lumière et ces 
flammes sont aussi obscures et aussi 
froides que si elles étaient peintes. Il 
s'agit ici de la plus exacte des sciences, 
il s'agit de parcourir les caps les plus 
âpres et les plus inhabitables du divin 
tf Connais-toi toi-même » et le soleil de 
minuit régnée sur la mer houleuse où la 
psychologie de Thomme se mêle à la 
psychologie de Dieu. Il importe de s'en 
souvenir sans cesse; il s'agit ici d'une 
raence très profonde, et il ne s'agit pas 



d'un songe. Les songes ne sont pas una- 
nimes; les songes n'ont pas de racines, 
tandis que la fleur incandescente de la 
métaphysique divine, épanouie ici, a ses 
racines mystérieuses dans la Perse et 
dans l'Inde, dans l'Egypte et la Grèce. Et 
cependant,eUesembleînconscientecomme 
une fleur et ignore ses racines. Malheu- 
reusement, il nous est à peu près impos- 
sible de nous mettre dans la position de 
l'âme qui, sans efFort, a conçu cette 
science ; nous ne pouvons l'apercevoir ab 
intra et la reproduire en nous-mêmes. Il 
nous manque ce qu'Emerson appellerait 
la même « spontanéité centrale ». Nous 
ne pouvons plus transformer ces idées 
«n notre propre substance ; et, tout au 
plus, nous est-il possible d'en approuver, 
du dehors, les prodigieuses expériences, 
qui ne sont à la portée que d'un très 
petit nombre d'âmes dans la duréç 
d'un système planétaire, a II n'est pa* 



'^fT- 



HUTSBROECK L*ADMIRABLB 109 

légitime, dît Plotin, de s'enquérir d'où 
provient cette science intuitive, comme si 
c'était une chose dépendant du lieu et du 
mouvement ; car cela n'approche pas d'ici, 
ni ne part de là, pour aller ailleurs ; mais 
cela apparaît ou n'apparaît pas. En sorte 
qu'il ne faut pas le poursuirre dans l'in- 
tention d'en découvrir les sources secrètes, 
mais il faut attendre en silence jusqu'à ce 
que cela brille soudainement sur nous, 
en nous préparant au spectacle sacre, 
comme l'œil attend patiemment le lever 
du soleil.» Et ailleurs il ajoute: « Ce n'est 
pas par l'imagination ni par le raisonne- 
ment, obligé de tirer lui-même ses prin- 
cipes d'ailleurs, que nous nous repré- 
sentons les intelligibles (c'est-à-dire ce 
qui est là-haut) : c'est par la faculté que 
nous avons de les comtempler, faculté qui 
nous permet d'en parler ici-bas. Nous les 
▼oyons donc en éveillant en nous, ici-bas, 
la même puissance que nous devons 



. ..:vi«»'i^-'. •,. '^.•Knç 




110 LE TRÉSOR DES HUMBLE* 

éveiller en nous quand nous sommes dans 
le monde intelligible. Nous ressemblons 
à un homme qui, gravissant le sommet 
d'un rocher, apercevrait, par son regard > 
les objet invisibles pour ceux qui ne 
sont pas montés avec lui ». Mais, bien que 
tous les êtres, depuis la pierre et la plante, 
jusqu'à rhomme, soient des contempla- 
tions, ce sont des contemplations incons- 
cientes, et il nous est bien difficile de 
retrouver en nous quelque souvenir de 
l'activité antérieure de la faculté morte. 
Nous sommes semblables ici à l'œil dans 
l'image néo-platonicienne : « Il s'éloigne 
de la lumière pour voir les ténèbres, et, 
par cela même, il ne voit pas; car il ne 
peut voir les ténèbres avec la lumière, et 
cependant, sans elle, il ne voit pas ; de 
cette manière, en ne voyant pas, il voit 
les ténèbres autant qu'il est naturellement 
eapable de les voir » 

Je sais le jugement que la plupart des 



-«iW>_v. 



%;-ii -ï-t'^rr-i- 



RinrflBROecK l'âdmiraclb 111 



hommes porteront sur ce livre. Ils y ver- 
ront Tœuvre d'un moine halluciné, d'un 
solitaire hagard et d'un ermite ivre de 
jeûne et consumé de fièvre. Ils y verront 
un rêve extravagant et noir, traversé de 
grands éclairs, et rien de plus. C'est 
l'idée ordinaire que l'on se fait des mys^ 
tiques; et on oublie trop souvent que 
toute certitude est en eux seuls. Au sur- 
plus, s'il est vrai comme on l'a dit, que 
tout homme est un Shakespeare dans ses 
songes, il faudrait se demander si tout 
homme, dans sa vie, n'est pas un mystique 
informulé, mille fois plus transcendental 
que tous ceux qui se sont circonscrits par 
la parole. Quelle est l'action de l'homme 
dont le dernier mobile n'est pas mystique? 
Et l'œil de l'amant ou de la mère, par 
exemple, n'est-il pas mille fois plut 
abstrus, plus impénétrable et plus mys-« 
tique que ce livre, pauvre et exiplicable, 
après tout, comme tous les livres, qui ne 



—jj-.' 



I 



-■-»-"»^W5|| 



112 



Ll TRÉSOR DES HUMBLES 



sont jamais que des mystères morts , dont 
rhorizon ne se renouvelle plus ? SI nous 
ne comprenons pas ceci, c'est peut-être 
que nous ne comprenons plus rien. Mais, 
pour en revenir à notre auteur, quelques- 
uns reconnaîtront sans peine que^ loin 
d'être affolé par la faim, la solitude et la 
fièvre, ce moine possédait, au contraire, 
un des plus sages, des plus exacts et des 
plus subtils organes philosophiques qui 
aient jamais existé. Il vivait, nous dit-on, 
en sa cabane de Groenendael, au milieu 
de la forêt de Soignes. C'était à l'entrée 
de l'un des siècles les plus sauvages du 
moyen âge : le quatorzième. Il ignorait 
le grec et peut-être le latin II était seul 
et pauvre. Et cependant, au fond de cette 
obscure forêt brabançonne, son âme, 
ignorante et simple, reçoit, sans qu'elle 
le sache, les aveuglants reflets de tous les 
sommets solitaires et mystérieux de la 
pensée humaine. Il sait, à son insu, le 



&UT8BR0EGK L'AMURABLB 113 

platonisme de la Grèce ; il sait le soufisme 
de la Perse, le brahmanisme de l'Inde et 
le bouddhisme du Thibet ; et son ignorance 
merveilleuse retrouve la sagesse de siècles 
ensevelis et prévoit la science de siècles 
qui ne sont pas nés. Je pourrais citer des 
pages entières de Platon, de Plotin, de 
Porphyre, des livres Zends, des Gnos- 
tiques et de la Kabbale, dont la substance 
presque divine se retrouve, intacte, dans 
les écrits de l'humble prêtre flamand. Il y 
a ici d'étranges coïncidences et des unani- 
mités inquiétantes. Il y a plus ; il semble, 
par moments, avoir exactement supposé la 
plupart de ses prédécesseurs inconnus ; 
et de même que Plotin commence son 
austère voyage au carrefour où Platon 
effrayé s'est arrêté et s'est agenouillé, on 
pourrait dire que Ruysbroeck a réveillé, 
après un repos de plusieurs siècles, non 
pas ce genre de pensée, car ce genre de 
pensée ne sommeille jamais, mais ce genre 

il 



-Iff^. 



114 LB TRÉSOa DES HUMBLE» 

de parole qui s'était endormi sur les 
montagnes où Plotin ébloui Tarait aban- 
donné en se mettant les mains sur les 
yeux, comme devant un immense incendie. 
Mais l'organisme de leur pensée diffère 
étrangement. Platon et Plotin sont avant 
tout les princes de la dialectique. Ils 
arrivent au mysticisme par la science du 
raisonnement. Ils font usage de leur âme 
discursive et semblent se défier de leur 
âme intuitive ou contemplative. Le rai- 
sonnement se contemple dans le miroir 
du raisonnement et s'efforce de demeurer 
indifférent à l'intrusion de tous les autres 
reflets; Il continue son cours comme un 
fleuve d'eau douce au milieu de la mer, 
avec le pressentiment d'une absorption 
prochaine. Ici, nous retrouvons au con~ 
traire les habitudes de la pensée asiatique ; 
l'âme intuitive règne seule au-dessus de 
l'épuration discursive des idées par le» 
mots. Les fers du rêve sont tombés. Est- 





&UT8BROECK L'ADMIRABLE 116 

ce moins sûr ? Nul ne saurait le dire. Le 
miroir de Tinte lligence humaine est entiè- 
rement inconnu dans ce livre; mais il 
existe un autre miroir, plus sombre et 
plus profond, que nous recelons au plus 
intime de notre être ; aucun détail ne s'y 
voit distinctement et les mots ne peuvent 
se tenir à sa surface; l'intelligence le 
briserait si elle y reflétait un instant sa 
lumière profane ; mais autre chose sV 
montre par moments ; est-ce Tàme ? est-ce 
Dieu lui-même ? ou l'un et l'autre à la fois ? 
On ne le saura jamais; et cependant ces 
apparitions presque invisibles sont les 
uniques et effectives souveraines de la vie 
du plus incrédule et du plus aveugle 
d'entre nous. Ici, vous n'apercevrez autre 
chose que les miroitements obscurs de ce 
miiH>ir; et comme son trésor est inépui- 
sable, ces miroitements ne ressemblent à 
aucun de ceux que nous avons éprouvés 
en nous-mêmes; et, malgré tout, leur 




116 LX TRÉSOR DES HUMBLES 

certitude parait extraordinaire. Et c'est 
pourquoi je ne sais rien de plus effrayant 
que ce livre de bonne foi. Il n'y a pas au 
monde une notion psychologique , une 
expérience métaphysique^ une intuition 
mystique, si abstruses^ si profondes et si 
inattendues qu'elles puissent être, qu'il 
ne nous soit possible, s'il le faut, de 
reproduire et de faire vivre un instant en 
nous-mêmes, afin de nous assurer de leur 
identité humaine; mais ici, nous sommes 
semblables au père aveugle qui ne peut 
plus se rappeler le visage de ses enfants. 
Aucune de ces pensées n'a l'aspect filial 
ou fraternel d'une pensée de la terre; 
nous semblons avoir* perdu l'expérience 
de Dieu et cependant tout nous affirme 
que nous ne sommes pas entrés dans la 
maison des songes. Faut-il s'écrier ayec 
Novalis que le temps n'est plus où l'esprit 
de Dieu était compréhensible et que le 
sens du monde est à jamais perdu? 



âdEl". . ■ - l^^ ■.--- '.— -TtC 



KUTSBROECX. L ADMIRABLE 117 



Qu'autrefois tout était apparition de l'Es- 
prit, mais qu'aujourd'hui nous n'aperce- 
vons que des reflets morts que nous ne 
comprenons plus, et que nous vivons 
uniquement sur les fruits de temps meil- 
leurs? 

Je crois qu'il faut s'avouer humblement 
que la clef de ce livre ne se trouve pas sur 
les routes ordinaires de l'esprit humain. 
Cette clef n'est pas destinée à des portes 
terrestres et il faut la mériter en s'éloi- 
gnant autant que possible de la terre. Un 
seul guide se rencontre encore en ce 
carrefours solitaires et peut nous donnei 
les dernières indications vers ces mjsté 
rieuses îles de feu et ces Islandes d 
l'abstraction et de l'amour; c'est Plotin 
qui s'est efforcé d'analyser, par l'intelli- 
gence humaine, la faculté divine qui règne 
ici. Il a éprouvé, ce que nous appelons 
d'un mot qui n'explique rien, les mêmes 
extases, qui ne sont, au fond, que le 

11 



^ mmm^ff^-^iÊirm 



■v^l^ 




lis LB TRésOn DES RUMBLBfl 

commencement de la découverte complète 
de notre être; et au milieu de leurs 
troubles et de leurs ténèbres^ il n'a pas 
fermé un instant l'œil interrogateur du 
psychologue qui cherche à se rendre 
compte des phénomènes les plus insolites 
de son âme. Il est ainsi le dernier môle 
d'où nous puissions comprendre un peu 
les vagues et l'horizon de cette mer 
obscure. Il s'efforce de prolonger les sen- 
tiers de l'intelligence ordinaire , jusqu'au 
cœur de ces dévastations, et c'est pourquoi 
il faut y revenir sans cesse ; car il est le 
seul mystique analytique. A ceux que 
tenteraient ces prodigieuses excursions , 
je veux donner ici une des pages où il a 
essayé d'expliquer l'organisme de cette 
(acuité divine de l'introspection. 

c< Dans l'intuition intellectuelle, dit-il, 
l'intelligence voit les objets intelligibles , 
au moyen de la lumière que répand sur 
eux le Premier, et, en voyant ces objets. 







•'fipT*. ** ^" 



RUT8BR0ECK l'ADMIRÀBLB 119 

— -I 

elle voit réellement la lumière intelligible. 
Mais, comme elle accorde son attention 
aux objets éclairés, elle ne voit pas bien 
nettement le principe qui les éclaire ; si, 
au contraire, elle oublie les objets qu'elle 
▼oit pour ne contempler que la clarté qui 
les rend visibles, elle voit la lumière même 
et le principe de la lumière. Mais ce n'est 
pas hors d'elle-même que rinteiligence 
contemple la lumière intelligible. Elle 
ressemble alors à l'œil qui, sans eonsî* 
dérer une lumière extérieure et étrangère, 
avant même de l'apercevoir, est soudain 
frappé par une clarté qui lui est propre, 
ou par un rayon qui jaillit de lui-même et 
lui apparaît au milieu des ténèbres ; il en 
est de même quand l'œil, pour ne rien 
voir des autres objets, ferme ses paupières 
et tire de lui-même sa lumière, ou que, 
pressé par la main, il aperçoit la lumière 
qu'il a en lui. Alors, sans rien voir d'exté- 
rieur, il voit; il voit même plus qu'à 



tout autre moment, car il voit la lumière. 
Les autres objets qu'il voyait auparavant, 
tout en étant lumineux, n'étaient pas la 
lumière même. De marne, quand l'intelli- 
gence ferme l'œil en quelque sorte nvix 
autres objets, qu'elle se concentre en 
elle-même, en ne voyant rien, elle voit 
non une lumière étrangère qui brille dans 
des formes étrangères, mais sa propre 
lumière qui, tout à coup, rayonne inté- 
rieurement d'une pure clarté. 

« Il faut, nous dit-il encore, que l'âme 
qui étudie Dieu s'en forme une idée en 
cherchant à le connaître; il faut ensuite 
que, sachant à quelle grande chose elle 
veut s'unir, et persuadée qu'elle trouvera 
la béatitude dans cette union, <elle se 
plonge dans les profondeurs de la divi- 
nité, jusqu'à ce que, au lieu de se con- 
templer, de contempler le monde intelli- 
gible, elle devienne elle-même un objet 
de contemplation et brille de la clarté 



7*"" 



RUTSBBOKGK L'aDMIRABLB IM 

des conceptions qui ont la-haut leur 
source. » 

C'est à peu près tout ce que la sagesse 
humaine peut nous dire ici; c'est à peu 
près tout ce que le prince des métaphysi- 
ques transcendantales a pu exprimer; 
quant aux autres explications, il faut que 
nous les trouvions en nous-mêmes dans 
les profondeurs où toute explication 
s'anéantit dans son expression. Car ce 
n'est pas seulement au ciel et sur la 
terre y c'est surtout en nous-mêmes qu'il 
y a plus de choses que n'en peuvent con- 
tenir toutes les philosophies, et dès que 
nous ne sommes plus obligés de formuler 
ce qu'il y a de mystérieux en nous^ nous 
sommes plus profonds que tout ce qui a 
été écrit, et plus grands que tout ce qui 
existe. 

Maintenant, si j'ai traduit ceci, c'est 
uniquement parce que je crois que les 
écrits des mystiques sont les plus purs 



,••• v'jq-T ,^ ^ - . T . . ■ - ,, . - j - x^r- ■ . :■ •^x^^'i/nfin 




t23 fjL triSbgr dsb humbles 

diamants du prodigieux tré&or de l'hunift 
nité; bien qu'une traduction soit peut~ 
être inutile, car l'expérience semble 
prouver qu'il importe assez peu que le 
mystère de l'incarnation d'une pensée 
s'accomplisse dans la lumière ou dans les 
ténèbres; il suffit qu'il ait eu lieu. Mais, 
quoi qu'il en puisse être, les vérités 
mystiques ont sur les vérités ordinaires 
un privilège étrange; elle ne peuvent ni 
vieillir ni mourir. Il n'y ^ pas une vérité 
qui ne sodt, un matin, descendue sur ce 
monde, admirable de force et de jeunesse 
et couverte de la fraîche et merveilleuse 
rosée propre aux choses qui n'ont pas 
encore été dites; parcourez aujourd'hui 
les infirmeries de l'âme humaine où toutes 
viennent mourir tous les jours, vous n'y 
trouverez jamais une seule pensée mys- 
tique. Elle ont l'immunité des anges de 
Swedenbojg qui avancent oontinueUement 
vers le printemps de leur jeunease, eo 




ryi-7. 



m: 



RXnrSBROECK L*ADMIRÀBLB 



123 



sorte que les anges les plus vieux parais- 
sent les plus jeunes; et qu'elles viennent 
de l'Inde, de la Grèce ou du Nord, elles 
n'ont ni patrie ni anniversaire et partout 
où nous les rencontrons, elles semblent 
immobiles et actuelles comme Dieu même. 
Une œuvre ne vieillit qu'en proportion de 
son antimysticisme ; et c'est pourquoi ce 
livre ne porte aucune date. Je sais qu'il 
est anormalement noir, mais je crois 
qu'un auteur sincère et de bonne foi n'est 
jamais obscur au sens éternel de ce mot, 
parce qu'il se comprend toujours lui-môme 
et infiniment au delà de ce qu'il dit. Les 
idées artificielles seules s'élèvent en de 
réelles ténèbres et ne prospèrent qu'aux 
époques littéraires et dans la mauvaise foi 
de siècles trop conscients, lorsque la 
pensée de l'écrivain demeure en deçà de 
ce qu'il exprime. Là, c'était l'ombre fé- 
conde d'une forêt et ici c'est l'obscurité 
d'im caveau, où n'éclosent que de sombre^ 



••"il 



^ .? 



MàÈ&^.^ 



■T*f 



124 LE TRÉSOR D£S HUMDLEt 

parasites. II faut tenir compte aussi de ce 
monde inconnu que ses phrases devaient 
éclairer à travers les doubles et pauvre» 
vitres de corne des mots et des pensées. 
Les mots, ainsi qu'on Ta fait remarquer, 
ont été inventés pour les usages ordinaires 
de la vie, et ils sont malheureux, inquiets 
et étonnés comme des vagabonds autour 
d'un trône, lorsque de temps en temps, 
quelque âme royale les mène ailleurs. Et, 
d'un autre côté, la pensée est-elle jamais 
l'image exacte du je ne sais quoi qui Ta 
fait naître, et n'est-ce pas toujours l'ombre 
d'une lutte que nous voyons en elle, 
semblable à celle de Jacob avec l'ange, et 
confuse en proportion de la taille de 
l'âme et de l'ange? Malheur à nous, dit 
Carlyle, si nous n'avons en nous que ce 
que nous pouvons exprimer et faire voir ' 
Je sais qu'il y a sur ces pages, l'ombre 
portée d'objets que nous ne nous rappe- 
lons pas avoir vus, dont le moine ne s^ar- 



J 



"^ V*' * 



RUT8BROECK l'ADMIRABLB 126 

rête pas à élucider Tusage, et que nous 
ne reconnaîtrons que lorsque nous ver^ 
rons les objets eux-mêmes de l'autre côté 
de la vie; mais, en attendant, cela nous a 
fait regarder au loin, et c'est beaucoup. 
Je sais encore que maintes de ses phrases 
flottent à peu près comme de transparents 
glaçons sur l'incolore mer du silence, 
mais elles existent ; elles ont été séparées 
des eaux, et c'est assez. Je sais enfin, que 
les étranges plantes qu'il a cultivées sur 
les cimes de l'esprit sont entourées de 
nuages spéciaux, mais ces nuages n'of- 
fensent que ceux qui regardent d'en bas, 
et si l'on a eu le courage de monter, on 
s'aperçoit qu'ils sont l'atmosphère même 
de ces plantes, et la seule où elles pussent 
éclore à l'abri de l'inexistence. Car c'est 
une végétation si subtile, qu'elle se dis- 
tingue à peine du silence où elle a puisé 
ses sucs et où elle semble encline à se 
dissoudre. Toute cette œuvre, d'ailleurs, 

12 



inime uo verre grossîssaDt, appliqué 
I ténèbre et le silence ; parfois on 
Bcerne pas immédiatement l'extré- 
dea idées qui j trempent encore, 
de l'invisible qui transparait par 
înts, et il faut évidemment quelque 
tion à gnetter ses retours. Ce livre 
pas trop loin de nous; il est proba- 
iot au centre même de notre bnma- 
mais c'est nous qui sommes trop 
le ce livre ; et s'il nous parait décoa- 
mt comme le désert, si la désol»- 
de l'amour divin j semble terrible 
Boif des sommets insupportable, ce 
pas l'œuvre qui est trop ancienne, 
nous, qui sommes trop vieux peat- 
et tristes et sans courage, comme 
ieillards autour d'un enfant; et c'est 
itre mystique, Plotin, le grand mys- 
païen qui a probablement raison 
e noua, lorsqu'il dit à ceux qui se 
nent de ne rien voir sur les hauUnrs 



)« 



de l'introspection : « Il faut d'abord 
rendre l'organe de la vision analogue et 
semblable à l'objet qu'il doit contempler. 
Jamais l'œil n'eût aperçu le soleil, s'il 
n'avait d'abord pris la forme du soleil ; 
de même l'âme ne saurait voir la beauté, 
•î d'abord elle ne devenait belle elle- 
mêmt, et tout bomrae doit commencer 
par se rendre beau et divin pour obtenir 
^« vue du beau et de la divinité. ■ 



•^"^'^i ï"^^ 



- , - ^, 



EMERSON 



12. 



n'--' 



-■fi-^-:r''.C 





f 1* ■ ;■ ■ 



VII 



EMERSON 

« Une seule chose importe, dit Novalîs^ 
«'est la recherche de notre moi transcen- 
dental. » Ce moi, nous Tapercevons par 
moments dans les paroles de Dieu, dans 
celles des poètes et des sages, au fond de 
quelques joies et de quelques douleurs, 
dans le sommeil, l'amour et les maladies, 
et en desconjonctures inattendues, où de 
loin il nous fait signe et nous montre du 
doigt nos relations avec Tunivers. Quel- 
ques sages ne s^attachërent qu'à cette re* 



.v- "y 




132 LB TRÉSOR DÉR BUMBLBH 

— ' ^ ■ — j — p— y^igiuj 

cherche et ils écrivirent ces livres où ne 
règne que l'extraordinaire. « Qu'y a-t-il 
qui vaille dans les livres, dit notre auteur^ 
si ce n'est le transcendental et Textraor- 
dinaire ? » Ils étaient comme des peintres 
s'efforçant de saisir une ressemblance 
dans les ténèbres Les uns tracèrent des 
images abstraites, très grandes mais pres- 
que indistinctes. Les autres parvinrent à 
fixer une attitude ou un geste habituel de 
la vie supérieure. Plusieurs imaginèrent 
des êtres étranges. Iln'existe pas un grand 
nombre de ces images. Elle ne se ressem- 
blent jamais. Quelques-unes sont très 
belles, et ceux qui ne les ont pas vues 
sont pareils toute leur vie à des hommes qui 
ne seraient jamais sortis vers le milieu du 
jour. Il en est dont les lignes sont plus 
pures que les lignes du ciel ; et alors, ces 
figures nous paraissent si lointaines que 
nous ignorons si elles vivent ou si elles 
furenttranscrites selon nous mêmes. Elles 




} 



SMBR80N 133 



sont Fœuvre des mystiques purs et rhomme 
ne s'y reconnaît pas encore. D'autres, 
qu'on nomme les poètes, nous parlèrent 
indirectement de ces choses. Une troi- 
sième classe de penseurs, élevant d'un 
degré le vieux mythe des centaures, nous 
a donné de cette identité occulte une 
image plus accessible en mêlant les lignes 
de notre moi apparent à celles de notre 
moi supérieur. Le visage de notre âme 
divine y sourit par moments par dessus 
Tépaule de sa sœur, Tâme humaine, 
inclinée aux humbles besognes de la 
pensée; et ce sourire qui nous fait entre- 
voir en passant tout ce qu'il y a par delà 
la pensée importe seul dans les œuvres 
des hommes... 

Ils ne sont pas nombreux ceux qui nous 
montrèrent que l'homme est plus grand et 
plus profond que l'homme, et qui parvin- 
rent à fixer ainsi quelques-unes des allu- 
sions éternelles que nous rencontrons à 



■Y---.-a^, -T,-..-^.^^, 




13% LB TRÉSOB. DM» HUMBLES 

chaque instant par La vie, dansQn ge6te,dan« 
un signe, dans unregard, dans une parole, 
dans un silence et dans les événements qui 
nous entourent. La science de la grandeur 
humaine est la plus étrange des sciences 
Nul d'entre les hommes ne l'ignore ; mais 
presque tous ne savent pas qu'ils la possè- 
dent. L'enfant qui me rencontre ne sera 
pas capable de dire à sa mère ce qu'il a vu ; 
et cependant, dès que son œil a touché ma 
présence, il sait tout ce que je suis, tout 
ce que j'ai été, tout ce que je serai, aussi 
bien que mon frère et trois fois mieux 
que moi-même. Il me connaît immédiate- 
ment dans le passé et F avenir, dans ce 
monde-ci et dans les autres , et ses yeux 
à leur tour me révèlent le rôle que je joue 
dans l'univers et dans l'éternité. Les âmes 
infaillibles se sont entrejugées ; et dès que 
son regard a admis mon regard, mon 
visage, mon aittitude, 6t tout l'infini qu 
les entoure et dont ils sont les interprètes, 



1 teoir; H bien qu'il m 
icore la cotiroDne d'ui 
besace d'un mendiaot, i 
loment, aussi exactemen 

lous agissons déjà commi 
te Dotre vie se passe ai 
des et d'infaillibilités in 
s sommes des aveugle 
les pierreries le loug de 
omme qui frappe à m; 
u momentoù il me salue 
ux trésors spirituels qu< 
urais arraché à la mort 
en un instant il voit : 
: du haut d'une tour, tou 
i deuxâmes. La paysann< 
e le chemin, je la jugi 
int que si je lui demandai 
e, et mon àme m'a pari 
: que celle de ma fiancée 
a hâte, jusqu'aux plu 



136 LK tr£sor des humbles 

grands mystères, avant de me répondre; 
puis elle m'a dit tranquillement, sachant 
tout à coup ce que j'étais^ qu'il fallait 
prendre à gauche le sentier du village. Si 
je passe une heure au milieu d'une foule, 
j'ai jugé mille fois àans rien dire et sans 
y songer un moment, les vivants et les 
morts, et lequel de ces jugements sera 
réformé au dernier jour? Il y a dans cette 
chambre cinq ou six êtres qui parlent de 
la pluie et du beau temps ; mais au-dessus 
de cette conversation misérable, six âmes 
ont un entretien dont nulle sagesse 
humaine ne pourrait approcher sans 
danger ; et bien qu'elles parlent à travers 
leurs regards, leurs mains, leur visage et 
toute leur présence, ils ignoreront tou- 
jours ce qu'elles ont dit. Il faut cepen- 
dant qu'ils attendent la fin de l'insaisis- 
sable dialogue, et c'est pourquoi ils ont 
)e ne sais quelle joie mystérieuse dans leur 
ennui, sans connaître ce qui écoute en 




*4Tjw»»r' ' .- 



BMEA80M 137 



eux toutes les lois de la vie, de la mort 
et de Tamour qui passent comme des 
fleuves intarissables autour de la mai- 
son. 

Il en est ainsi partout et toujours. Nous 
ne vivons que selon notre être transcen- 
dentaly dont les actions et les pensées 
percent à cîiaque instant Tenveloppe qui 
nous entoure. Je vais voir aujourd'hui un 
ami que je n'ai jamais vu, mais je connais 
son œuvre et je sais que son âme est ex- 
traordinaire et qu'il a passé sa vie à la 
manifester aussi exactement que possible 
selon le devoir des intelligences supé- 
rieures. Je suis plein d'inquiétudes et 
c'est une heure solennelle. Il entre; et 
toutes les explications qu'il nous adonnées 
durant un grand nombre d'années tombent 
en pouàsiëre au mouvement de la porte 
qui s'ouvre sur sa présence. Il n'est pas 
ce qu'il croit être, II est d'une autre 
nature que ses pensées. Une fois de plus 

13 



- f "-W^|V -i' ■ 



138 LB TRÉSOR OBS HUMBLES 

nous constatons que le» émissaires de 
Tesprit sont toujours infidèles. lia dit suf 
son âme des choses très profondes; mais 
en ce petit instant qui sépare lé regard 
qui s'arrête du regard qui s'éloigne, j'ai 
appris tout ce qu'il ne pourra jamais dire 
et tout ce qu'il ne pourra jamais faire 
vivre en son esprit. Il m'appartiesit dé- 
sormais sans retour. Autrefois nous étiolas 
unis par la pensée. Aujouird'hui, une 
chose mille et mille fois plus mystérieuse 
que la pensée nous livre l'un à l'autre. Il 
y a des années et des années que nous 
attendions ce moment; et voilà que nou^ 
sentons que tout eat inutile, et, pour ne 
pas avoir peur du silence, nous qui nx>us 
étions préparés à nous montrer des tré- 
sors secrets et prodigieux, nous oous en- 
tretenons de l'heure qui sonne ou du 
soleil qui se couche, afin de donner à 
nos âmes le temps de s'admirer et de 
s'étreindre dans un autre silence que Is 




smitsoif \9^ 

murmure des lèvtes et de Ul ^nsée &6 
pourra pafl troubler... 

Au fond, nous ne virons que d'àme à 
âtne 6% BOUS Bommes des dieux qui s'i'- 
gnorent. S'il m'est impossible ce soir de 
supporter ma solitude, et si je descend 
parmi les hommes, ils me diront que To* 
rage vient d'abattre leurs poiros ou que 
les dernières gelées ont fermé le port. 
Est-ce pour cela que je suis venu? Et 
cependant, je m'en irai tantôt, Tâme aussi 
satisfaite et aussi pleine de force et de 
trésors nouveaux que si j'avais passé ces 
heures avec Platon, Socrate et Marc- 
Aurèl^. Ce que disait leur bouche ne s'en- 
tendait pas à côté de ce que proclamait 
leur présence, et il est impossible à 
l'homme de n'être pas grand et admirable. 
Ce que pense la pensée n'a aucune impor- 
tance à côté de la vérité qne nous sommes 
et qui s'affirme en silence; et si, après 
cinquante an« de solitude, Ëpictète, 



^^1^» !■ ■ ■ Ml I 



140 LE TRÉSOR DBS HUMBLES 

Gœthe et saint Paul abordaient en mon 
île, ils ne pourraient médire que ce que 
me dirait en même temps et plus immé- 
diatement peut-être le petit mousse de 
leur navire. 

En vérité, ce qu'il y a de plus étrange 
dans l'homme, c'est sa gravité et sa 
sagesse cachées. Le plus frivole ne rit 
jamais réellement parmi nous, et malgré 
ses efforts ne parvient pas à perdre une 
minute, car l'âme humaine est attentive 
et ne fait rien d'inutile. Ernst ist das 
Leberiy la vie est grave et au fond de notre 
être notre âme n'a pas encore souri 
De l'autre côté de nos agitations involon- 
taires, nous menons une existence mer- 
veilleuse, immobile et très pure et. très 
sûre, à laquelle font sans cesse allusion 
les mains qui se tendent, les yeux qui 
ti'ouvrent, les regards qui se rencontrent. 

Tous nos organes sont les complices 
mystiques d'un être supérieur, et ce n'est 



f 



EMERSON 141 



jamais un homme, c'est une âme que nous 
avons connue. Je n'ai pas vu ce pauvre qui 
implorait l'aumône sur les marches de 
mon seuil ; mais j'apercevais autre chose : 
en nos yeux deux destinés identiques s€ 
saluaient et s'aimaient, et, au moment où 
il tendait la main, la petite porte de la 
maison s'entr'ouvrait un instant sur la 
mer. « Dans mes rapports avec mon en- 
fant, dit Emerson, le grec, le latin, tout 
ce que je sais, tout l'or que je possède ne 
me servent de rien; ce que j'ai d'âme 
importe seul. Si j'ai une volonté, il oppose 
sa volonté à la mienne, une contre une, 
et me laisse, si je veux, la honte d'abuser 
de ma force en le frappant; mais si je re- 
nonce a ma volonté, et si j'agis au nom de 
rame, la plaçant comme arbitre entre 
nous deux, à travers ses jeunes yeux re« 
garde la même âme; il révère et il aime 
avec moi. » 

Mais s'il est vrai que le dernier d'entre 

13. 



'"'•*^5wîa5fW»i 



142 LE rnÈB&ÊL I>E8 BUMBLES 



nous ne peut faive le moiiïdre geste &ans 
tenir compte de rame et des royaumes 
spirituels où elle règne, il est vrai aussi 
que les plus sâges ne songent presque 
jamais à rinfini que déplace une paupière 
qui s'ouvre, une tète qui s'iuclipe, une 
main qui se ferme. Nous vivons si loin de 
nouS'^mèmes que nous ignorons presque 
tout ce qui se passe à l'horizon de notre 
être. Nous errons au hasard dans la vallée, 
sans nous douter que tous nos gestes sont 
reproduits et acquièrent leur signification 
sur le sommet de la montagne, et il faut 
par moments que quelqu'un vienne nous 
dire : Levez les yeux, voyez ce que vous 
êtes, voyez ce que vous faites; ce n'est 
pas ici que nous vivons ; c'est là-haut que 
nous sommes. Ce regard échangé dans 
l'ombre ; ces paroles qui n'avaient pas de 
sens au pied de la montagne, voyee ce 
qu'ils deviennent et ce qu'ils signifient 
par delà la neige des cimes; et comme 



.iJÊÊ 




:r->^ 



mufskaoîf 143 

nos tnsitis qu^ nous croyons si faibles et 
si petites atteignent Dieu, à chaque ins- 
tant^ sans le savoir. 

Quelques-uns sont venus nous frapper 
ainsi sur Tépaule en nous montrant du 
doigt ce qui se passe sur les glaciers du 
mystère. Ils ne sont pas nombreux. Il y 
en a trois ou quatre en ce siècle. Il y en a 
cinq ou six dans les autres ; et tout ce qu'ils 
Dût pu nous dire n'est rien au regard de 
ce qui a lieu et de ce que notre âme 
n'ignore pas . Mais qu'importe ?Ne sommes- 
nous pas semblables à un homme qui a 
perdu les yeux dans les premières années 
de son enfance? Il a vu le spectacle 
innombrable des êtres. Il a vu le soleil, la 
mer et la forêt. Maintenant, ces merveille» 
se trouvent à jamais dans sa substance ; 
et si vous en parlez, que pourreK-vous lui 
dire, et que seront vos pauvres mots à 
côté àe la clairière, de la tempête et de 
l'aurore qui vivent encore au fond de son 



esprit et de sa chair? Il vous écoutera, 
cependant, avec une joie ardente et 
étonnée et bien qu'il sache tout, et que 
vos paroles représentent ce qu'il sait plus 
imparfaitement qu'un verre d'eau ne re- 
présente un grand fleuve, les petites 
phrases impuissantes qui tombent de la 
bouche des hommes illumineront un ins- 
tant l'océan, la lumière et les sombres 
feuillages qui dormaient au milieu des 
ténèbres sous ses paupières mortes. 

Les taces de ce « moi transcendental * 
dont parle Novalis, sont probablement 
innombrables et aucun des moralistes 
mystiques n'estparvenu à étudier la même. 
Swedenborg, Pascal, Novalis, Ilello et 
quelques autres examinent nos rapports 
avec un înfinî abstrait, subtil et très loin- 
tain. Ils nous mènent sur des montagnes 
dont tous les sommets ne nous semblent 
pas naturels et habitables et où nous res- 
pirons souvent avec peine. Gcethe accom- 




BMBRSON 14ft 

pagne notre âme sur les rivages de la mer 
delà Sérénité. Marc-Aurèle la fait asseoir 
au penchant des collines humaines de la 
bonté parfaite et lasse, et sous les feuil- 
lages trop lourds de la résignation sans 
espoir. Carlyle, le frère spirituel d'Emer- 
8on, qui en ce siècle nous avertit à l'autre 
extrémité de la vallée, fait passer comme 
des éclairs, les seuls moments héroïques 
de notre être, sur le fond d'ombre et d'o- 
rage d'un inconnu sans cesse monstrueux. 
Il nous mène comme un troupeau affolé 
par les tempêtes vers les pâturages igno- 
rés et sulfureux. 11 nous pousse au plus 
profond des ténèbres qu'il a découvertes 
avec joie, et qu'éclaire seule l'étoile in-^ 
termittente et violente des héros et nous 
Y abandonne, avec un mauvais rire, aux 
vastes représailles des mystères. 

Mais en même temps, voici Emerson, 
le bon pasteur matinal des prés pâles et 
verts d'un optimisme nouveau, naturel et 



isîble. Il ne nous condnit p» du cûifi 
abîmes. Il ne nous iait p»s Bortir de 
imble clos familier, parce que le gU- 
■, la mer, les neiges éternelles, le 
H9, l'étable, le poêle éteint du pauvre 
e lit du malade, tout est situé sons le 
ne ciel, purifié par les mêmes astres 
loumis aux mêmes puissances infinies, 
I est veno povr plusieurs an moment 
I fallait venir et à l'instant où ilsHvsîent 
rteJlement besoin d'explrcutierra noa- 
es. Les heures héroïques sont moins 
iiirentes, celles de l'abnégation ne sont 
encore revenues; il ne nous reste plus 
la vi« quotidienne, et cependnn-t nous 
poavons pas vivre sans grandeur lia 
iné un sens presque acceptable à cette 
qui n'avait plus ses horizons tradi- 
inels, et peut-être a-t-il pu nous mon- 
■ qu'elle est assez étrange, assen pro- 
deet assez grande pour n'avoir besoin 
itre but qu'elle-wéîtte. Il n'en sait pas 




^vrwirT"-' 



BMERSmf l^i 



plus que l€s autres; mais il adGrme avec 
plus de courage, et il a confia ace dans le 
mystère. II faut vivre, vous tous qui tra- 
versez des jours et des années, sans ac- 
tions, sans pensées, sans lumière, parce 
que votre vie, malgré tout, est incompré- 
hensible et divine. Il faut vivre parce que 
nul n^a le droit de se soustraire aux évé- 
nements spirituels des semaines banales. 
Il faut vivre parce qu'il n'y a pas d'heures 
sans miracles intimes et sans significations 
ineflables. Il faut vivre parce qu'il n'y a 
pas un acte, pas un mot, pas un geste qui 
échappe à des revendlcationsinexplicables 
en un monde « où il y a beaucoup de 
choses à Faire, et peu de choses à savoir. » 
Il n'y a ni grande ni petite vie, et l'ac- 
tion de Régulus ou de Léonidas n'a aucune 
importance lorsque je la compare à un 
moment de l'existence secrète de mon 
âme. Elle pouvait faire ce qu'ils ont fait 
ou ne pas le faire, ces choses ne l'atteignent 



•ri,vsm: 




148 LE TRESOR DES HUMBLES 

pas; et l'âme de Régulus, lorsqu'il s'en 
retournait à Carthage, était probablement 
aussi distraite et aussi indifl'érente que 
celle de l'ouvrier qui s'en va vers l'usine^ 
Elle est trop loin de toutes nos actions; 
elle est trop loin de toutes nos pensées* 
Elle vit seule^ au fond de nous, une vie 
qu'elle ne dit pas ; et des hauteurs où elle 
règne, la variété des existences ne se dis- 
tingue plus. Nous marchons accablés sous 
le poids de notre ame et il n'y a pas de 
proportion entre elle et nous. Elle ne 
songe peut-être jamais à ce que nous fai- 
sons et cela se lit sur notre visage. Si 
l'on pouvait demander à une intelligence 
d'un autre monde quelle est l'expression 
synthétique de la face des hommes, elle 
répondrait, sans doute, après les avoir 
vus dans leurs joies, dans leurs douleurs 
et dans leurs inquiétudes : Ils ont l'air de 
songer à autre chose. Soyez grand, soyez 
sage et éloquent ; l'âme du pauvre qui 



..-^ 




'Tl»-^v- 



BMXA9J1I 149 

tend la main au coin du pont ne sera pas 
jalouse, mais la vôtre lui enviera peut- 
être son silence Le héros a besoin de 
l'approbation de Thomme ordinaire^ mais 
l'homme ordinaire ne demande pas Tap- 
probation du héros et il poursuit sa vie sans 
inquiétude, comme celui qui a tous ses tré* 
sors en lieu sûr . « Lorsque parle Socr ate , dit 
Emerson, Lysis et Ménéxène n'éprouvent 
aucune honte de leur silence. Eux aussi 
ils sont grands. Et Socrate s'en réfère à 
eux et les aime tandis qu'ils parlent, parce 
que tout homme renferme et est la vérité 
même qu'articule un homme éloquent. 
Mais en l'homme éloquent, à cause de cela 
même qu'il peut articuler, il semble que 
cette vérité réside déjà moins; et c'est 
pourquoi il se tourne vers ces silencieux 
admirables, avec une déférence et un 
respect plus grands. » 

L'homme est avide d'explications. Il 

faut qu'on lui montre sa vie. Il se réjouit 

14 



150 LE TRÉSOR DBS HUMBLES 

m ■ i.i. I II ' ■ 

lorsqu'il trouve quelque part l'interpréta- 
tion exacte d'un petit geste qu'il a fait il 
y a vingt-cinq ans. Ici, il n'y a pas de petit 
geste; il y a la plupart des attitudes de 
notre âme quotidienne. Vous n'y trouverez 
pas le caractère éternel de la pensée de 
Marc-Aurèle. Mais Marc-Aurèle c'est la 
pensée par excellence. D'ailleurs, qui de 
nous mène la vie de Marc-Aurèle? Ici, 
c'est l'homme et rien de plus. Il n'estpa 
arbitrairement agrandi ; seulement, il est 
plus près de nous que d'habitude. C'est 
Jean qui taille ses arbres, c'est Pierre qui 
bâtit sa maison, c'est vous qui me parlez 
de la moisson, c'est moi qui vous donne 
la main; mais nous sommes mis au point 
où nous touchons aux dieux et nous sommes 
étonnés de ce que nous faisons. Nous ne 
savions pas que toutes les puissances de 
l'âme étaient présentes, nous ne savions 
pas que toutes les lois de l'univers atten- 
daient autour de nous; et nous nous 



rctonrtioDS, et nous nou» regardons sans 
rien dire comme des gens qai ont vu un 
miracle. 

Emerson est venu affirmer avec simpK- 
cité cette grandeur égale et secrète d«, 
notre vie . II nous a entourés de silence et ' 
d'admiration. 11 a mis un trait de lumibre 
aous les pas de l'artisan qui sort de l'ate- 
lier. 11 nous a montré toutes les forces d» 
ciel et de la terre, occupées à soutenir le 
seuil sur lequel deux voisin» parlent de 
l'eau qui tombe ou du vent qui s'élève, et 
au-dessus de deux passants qui s'abordent, 
il nous fait voir le visage d'un Dieu qui 
sourit au visage d'un Dieu. 11 est plus 
près que nul autre de notre vie habituelle. 
, Il est l'avertisseur le plus attentif, le plus 
assidu, le plus probe, le plus méticuleux, 
le plus humain peut-être. Il est le sage 
de s jour s ordinaires, et les jours ordinaires 
sont en somme la substance de notre être. 
Plus d'une année s'écoule sans passions, 




162 LE TRÉSOR DBS HUMBLES 

sans vertus, sans miracles. Apprenez-nous 
à vénérer les petites heures de la vie. Si 
j'ai pu agir ce matin, selon l'esprit de 
Marc-Aurèle, ne venez pas souligner mes 
actions, car je sais, moi aussi, qu'il est 
arrivé quelque chose. Mais si je crois avoir 
perdu ma journée en misérables entre- 
prises; et si vous pouvez me prouver que 
j'ai vécu cependant aussi profondément 
qu'un héros, et que mon âme n'a pas 
perdu ses droits ; vous aurez fait plus que 
si vous m'aviez persuadé de sauver aujour- 
d'hui mon ennemi, car vous avez aug- 
menté en moi, la somme, la grandeur et 
le désir de la vie; et demain, peut-être. 
je saurai vivre avec respect. 



• * "itr-. . 



NOYAU S 



14. 



■«•' 'z. ■'"«.■17T' ■; 










r .^;-;i'; ■.T.ir^./'? • ^■•'•■T'r " " — \^^^ 



VIII 

NOVALIS* 

« Les hommes marchent par des ehe* 
mins divers; qui les suit et les compare 
Terra naître d'étranges figures », dit notre 
auteur. J'ai choisi trois de ces hommes 
dont les routes nous mènent sur trois 
oimes difierentes. J'ai vu miroiter à l'ho- 
rizon des œuvres de Ruysbroeck les pîcs 
les plus bleuâtres de Tâme, tandis qu'en 
celles d'Emerson les sommets plus bumb I e s 



(*)Fra^n°^ent de la préface à la tradvctien dts 
Diseiplci à Sati, 




166 LK TRÉSOR DaS HUMBLES 

du cœur humain s'arrondissaient irrégu- 
lièrement. Iciy nous nous trouvons sur les 
crêtes aiguës et souvent dangereuses du 
cerveau ; mais il y a des retraites pleines 
d'une ombre délicieuse entre les inégalités 
verdoyantes de ces crêtes, et Tatmosphère 
y est d'un inaltérable cristal. 

Il est admirable dé voir combien les 
voies de l'âme humaine divergent vers 
l'inaccessible. Il faut suivre un moment 
les traces des trois âmes que je viens de 
nommer. Elles sont allées, chacune de 
son côté, bien au delà des cercles sûrs de 
la conscience ordinaire, et chacune d'elles 
a rencontré des ventés qui ne se ressem- 
blent pas et que nous devons cependant 
accueillir comme des sœurs prodigues et 
retrouvées. Une vérité cachée est ce qui 
nous fait vivre. Nous sommes ses esclaves 
inconscients et muets, et nous nous trou- 
vons enchaînés tant qu'elle n'a point paru 
Mais si l'un de ces êtres extraordinaireS| 



qui sont les antennes de l'âme humaine 
innombrable ment une, la soupçonne un 
instant, en tâtonnant dans les ténèbres, 
les derniers d'entre nous, par je ne sais 
quel contre-coup subit et inexplicable, se 
sentent libérés de quelque chose; une vé- 
rité nouvelle plushaute, plus pure etplus 
mystérieuse prend la place de celle qui 
n'est vue découverte et qui fuit sans retour, 
et l'âme de tous, sans que rien le trahisse 
au dehors, inaugure une ère plus sereine 
et célèbre de profondes fêtes oii nous ne 
prenons qu'une part tardive et très loin- 
taine. Et je crois que c'est de la sorte 
qu'elle monte et s'en va vers un but 
qu'elle est seule à connaître. 

Tout ce que l'on peut dire n'est rien en 
soi. Mettez dans un plateau de la balance 
toutes les paroles des grands sages, et 
dans l'autre plateau la sagesse incons- 
ciente de cet enfant qui passe, et voua 
verrez que ce que Platon, Marc-Aurèle. 



HV>r •■■»;: ■/- fT' ">r ^■■•'^rS'T^TPt' 




158 LE TKÈSOÊL ]»Bfl HUMBLES 

Schopenhaner et Pascal nous ont révélé 
ne soulèvera pas d^une ligne les granch 
trésors de l'inconscience, car Fenfanl 
qui se tait est mille fois plus sage que 
Marc-Aurèle qui parle. Et cependant, si 
Marc-Aurèle n'avait pas écrit les douze 
livres de ses Méditations, une partie des 
tréscMTS ignorés que notre enfant renferme 
ne serait pas la même. Il n'est peut-être 
pas possible de parler clairement de ces 
choses, mais ceux qui savent s'interroger 
assez profondément et vivre, ne fût-ce 
que le temps d'un éclair, selon leur être 
btégral, sentent que cela est. 11 se peut 
que l'on découvre un jour les raisons 
pour lesquelles, si Platon, Sw^edenborg 
ou Plotin n'avaient pas existé, l'âme du 
paysan qui ne les a pas lus et n'en a 
jamais entendu parler ne serait pas ce 
qu'elle est infailliblement aujourd'hui. 
Mais quoi qu'il en puisse être, aucune 
pensée ne se perdit jamais pour aucune 



•#•'' 



novALM 169 

4 



âme, et qui dira les parties de nous- 
mêmes qui ne vivent que grâce à des 
pensées qui ne furent jamais exprimées? 
Notre conscience a plus d'un degré, et 
les plus sages ne s'inquiètent que de 
notre conscience à peu près inconsciente 
parce qu'elle est sur le point de devenir 
divine. Augmenter cette conscience trans- 
cendantale semble avoir été toujours le 
désir inconnu et suprême des hommes. 
Il importe peu qu'ils l'ignorent, car ils 
ignorent tout, et cependant ils agissent 
en leur âme aussi sagement que les plus 
sages. Il est vrai que la plupart des 
liomroes ne doivent vivre un moment 
qu'à l'instant où ils meurent. En atten- 
dant, cette conscience ne s'augmente qu'en 
augmentant l'inexplicable autour de nous. 
Nous cherchons à connaître pour ap- 
prendre à ne pas connaître. Nous ne nous 
grandissons qu'en grandissant les mys- 
tères qui nous accablent, et nous sommes 



"?**"^i" 



160 LE TRisOR DBS HUMBLES 

des esclaves qui ne peuvent entretenir en 
eux le désir de vivre qu'à condition d'a- 
lourdir , sans se décourager jamais, le 
poids sans pitié de leurs chaînes... 

L'histoire de ces chaînes merveilleuses 
est Tunique histoire de nous-mêmes ; car 
nous ne sommes qu'un mystère, et ce que 
nous savons n'est pas intéressant. Elle 
n'est pas longue jusqu'ici; elle tient en 
quelques pages, et l'on dirait que les 
meilleurs ont eu peur d'y songer. Combien 
peu osèrent s'avancer jusqu'aux extrémités 
de la pensée humaine! et dites-nous les 
noms de ceux qui y restèrent quelques 
heures... Plus d'un nous l'a promise et 
quelques autres l'entreprirent un moment, 
mais peu après ils perdaient tour à tour 
la force qu'il faut pour vivre ici, ils 
retombaient du côté de la vie extérieure 
et dans les champs connus de la raison 
humaine, « et tout flottait de nouveau, 
comme autrefois, devant leurs yeux »• 



ICI 



En Térité, c*est qu'il est difScile dln- 
terrocrer son âme et de reconnaître sa 
petite Toix d'eniant an milieu des clameurs 
'jnutiles qui l'entourent. Et, cependant, 
que les autres efibrts de Tesprit importent 
peu quand on y songe, et comme notre 
vie ordinaire se passe loin de nous ! On 
dirait que là-bas n'apparaissent que nos 
semblables des heures vides, distraites et 
stériles ; mais, ici, c'est le seul point fixe 
de notre être et le lieu même de la vie. 
Il faut s'y réfugier sans cesse. Nous sa- 
vons tout le reste avant qu*on nous Tait 
dit; mais, ici, nous apprenons bien plus 
que tout ce qu'on peut dire ; et c'est au 
moment oii la phrase s'arrête et où les 
mots se cachent, que notre regard inquiété 
rencontre tout à coup, à travers les an- 
nées et les siècles, un autre regard qui 
l'attendait patiemment sur le chemin de 
Dieu. Les paupières clignent en même 
temps, les yeux se mouillent de la rosée 

15 







163 LE TRkSOR DKS HUMBLK8 

douce et terrible d*un mystère identique, 
et nous savons que nous ne sommes plut 
teuls sur la route sans fin... 

Mais quels livres nous parlent de ce 
lieu de la vie? Les métaphysiques vont à 
peine jusqu'aux frontières, et celles-ci 
dépassées, en vérité que reste-t-il? Quel- 
ques mystiques qui semblent fous, parce 
qu'ils représenteraient probablement la 
nature même de la pensée de Thomme, 
s'il avait le loisir ou la force d'être un 
homme véritable. Parce que nous aimons 
avant tout les maîtres de la raison ordi- 
naire : Kant, Spinoza, Schopenhauer et 
quelques autres, ce n'est pas un motif 
pour repousser les maîtres d'une raison 
diflerente qui est une raison fraternelle, 
elle aussi, et qui sera peut-être notre 
raison future. En attendant, ils nous ont 
dit des choses qui nous étaient indispen- 
sables. Ouvrez le plus profond des mo- 
ralistes ou des psychologues ordinaires^ 



w wç*^"^ T^ r*"»^ "Tw:; 



NOTALIS 16^ 



41 VOUS parlera de Tamour, de la haine, 
•de l'orgueil et des autres passions de 
notre cœur; et ces choses peuvent nous 
plaire un instant, comme des fleurs déta- 
chées de leur tige. Mais notre vie réelle 
•et invariable se passe à mille lieues de 
Tamour et à cent mille lieues de l'orgueil 
!Nous possédons un moi plus profond et 
plus inépuisable cpie le moi des passions 
ou de la raison pure. Il ne s'agit pas de 
nous dire ce que nous éprouvons lorsque 
notre maîtresse nous abandonne. Elle s'en 
va aujourd'hui ; nos yeux pleurent, mais 
notre âme ne pleure pas. Il se peut qu'elle 
apprenne l'événement et qu'elle le trans- 
forme en lumière, car tout ce qui tombe 
en elle irradie. Il se peut aussi qu'elle 
rignore ; et dès lors à quoi sert d'en par- 
ler? Il faut laisser ces petites choses à 
ceux qui ne sentent pas que la vie est 
profonde. Si j'ai lu La Rochefoucauld ou 
Stendhal ce matin, croyez- vous que j'aie 



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164 LB TRÉSOR DBS HUMBLES 



% acquis des pensées qui me fassent homme 

r davantage et que les anges dont il faut 

s'approcher jour et nuit me trouveront 
I plus beau? Tout ce qui ne va pas au delà 

si" 

de la sagesse expérimentale et quotidienne 
ne nous appartient pas et n'est pas digne 
de notre âme. Tout ce qu'on peut ap- 
prendre sans angoisse nous diminue. Je 
sourirai péniblement si vous parvenez à 
me prouver que je fus égoïste jusque 
dans le sacrifice de mon bonheur et de 
ma vie ; mais qu'est-ce que Tégoïsme au 
regard de tant d'autres choses toutes- 
puissantes que je sens vivre en moi d'une 
vie indicible? Ce n'est pas sur le seuil 
des passions que se trouvent les lois pures 
de notre être. 11 arrive un moment où 
les phénomènes de la conscience habi- 
tuelle^ qu'on pourrait appeler la cons- 
cience passionnelle ou la conscience des 
relations du premier degré, ne nous pro- 
fitent plus et n'atteignent plus notre vie. 



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♦~. i^srr- 



MOTÂL» 165 



J'accorde que cette conscienciB soit sou- 
vent intéressante par quelque côté, et 
qu'il soit nécessaire d'en connaître les 
plis. Mais c'est une plante de la surface, 
et ses racines ont peur du grand feu cen- 
tral de notre être. Je puis commettre un 
crime sans que le moindre souHle incline 
là plus petite flamme de ce feu; et, d'un 
autre côté, un regard échangé, une pensée 
qui ne parvient pas à éclore, une minute 
qui passe sans rien dire, peut l'agiter en 
tourbillons terribles au fond de ses re- 
traites et le faire déborder sur ma vie. 
Notre âme ne juge pas comme nous ; c'est 
une chose capricieuse et cachée. Elle peut 
être atteinte par un souffle et ignorer une 
tempête. Il faut chercher ce qui l'atteint; 
tout est là, car c'est là que nous 
sommes . 

Ainsi, et pour en revenir à cette cons- 
cience ordinaire qui règne à de grandes 
distances de notre âme, je sais plus d'un 

15 



» "S 



166 LK TRESOR^ Dfi» HUMBLES 

esprit que la BLerveilkHMtt pciaitiire de la 
jalousie d* Othello, par exemple, n'étonne, 
plus. Elle est défimtlye dan» les premiers 
cercles de Thomme. Elle demeure admi- 
rable,, pourvu que Ton ait soin de n'ou- 
vrir ni portes ni fenêtres, sans qnoi 
L'image tomberait en poussière au vent 
de tout rinconnu qui attend au dehors. 
Nous écoutons le dialogue du More &t de 
Desdémone camm^ une chose parfaite, 
mais sans pouvoûr nous empêcher de 
songer à des choses plus profondes. Que 
le guerrier d'Afrique soit trompé ou- non 
par la noble Vénitienne, il a une autre 
vie II doit se passer dans son âme et 
autour de son être, aa monatent même de 
ses soupçons les plus misérables et de ses 
colères les plus brutales, des événements 
mille fois plus subimes, que ses rugisse- 
ments ne peuvent point troubler, et à 
Uravers les agitations superficielles de lu 
jalousie se poursuit une existence inalt^ 



kl- ■__ '• -rrBn 



rable que le génie de l'homme n'a montrée 
jusqu'ici qu'eo passant. 

Est-ce de là que uait la tristesse qui 
monte des chefs-d'œuvre? Les poètes ne 
purent les écrire qu'à la condition de 
fermer leurs yeux aux horizons terribles 
et d'imposer silence aux voix trop graves 
et trop nombreuses de leur âme. S'ils ne 
l'avaient pas fait, ils eussent perdu cou- 
rage. Kien n'est plus triste et plus déce- 
vant qu'un chef-d'œuvre, parce que rien 
ne montre mieux l'impuissance de l'homme 
à prendre conscience de sa grandeur et 
de sa dignité. Et si une voix ne nous 
avertissait que les plus belles choses ne 
sont rien au regard de tout ce que nous 
sommes, rien ne nous diminuerait davan- 
tage. 

n L'àme, dit Emerson, est supérienre à 
ce qu'on peut savoir d'elle et plus sage 
qu'aucune de ses œuvres. Le grand poète 
nous fait sentir notre propre valeur, «t 



J»--«" 




168 



LE TRSSOR DES UUMBLBS 



alors nous estimons moins ce f^'ull a 
réalisé. La meilleure chose qu*il noua 
apprenne, c'est le dédain de tout ce qu'il a 
fait. Shakespeare nous emporte en un si 
sublime courant d'intelligente activité, 
qu'il nous suggère l'idée d'une richesse à 
côté de laquelle la sienne semble pauvre, 
et alors nous sentons que l'œuvre sublime 
qu'il a créée, et qu'à d'autres moments 
nous élevons à la hauteur d'une poésie 
existant par elle-même, n'appartient pas 
plus profondément à la nature réelle des 
choses que l'ombre fugitive du passant 
sur un rocher. » 

Les cris sublimes des grands poèmes et 
des grandes tragédies ne sont autre chose 
que des cris mystiques qui n'appartiea<4 
nent pas à la vie extérieure de ces poèmes 
ou de ces tragédies. Ils jaillissent un 
instant de la vie intérieure et nous font 
espérer je ne sais quoi d'inattendu et que 
nous attendons cependant avec tant d'im« 



- .- -w .t 



ROVALI» ÎC9 

patience ! jusqu'à ce que les passions trop 
connues les recouvrent encore de leur 
neige... C'est en ces moments-là que l'hu- 
manité s'est mise un instant en présence 
d'elle-même, comme un homme en pré- 
sence d'un ange. Or il importe qu'elle se 
mette le plus souvent possible en présence 
d'elle-même pour savoir ce qu'elle est. Si 
quelque être d'un autre monde descendait 
parmi nous et nous demandait les fleurs 
suprêmes de notre âme et les titres de 
noblesse de la terre, que lui donnerions- 
nous? Quelques-uns apporteraient les 
philosophes sans savoir ce qu'ils font. J'ai 
oublié quel autre a répondu qu'il oflVirait 
Othelloy le roi Lear et Hamlet, Eh bien, 
non, nous ne sommes pas cela! et je crois 
que notre âme irait mourir de honte au 
fond de notre chair, parce qu'elle n'ignore 
pas que ses trésors visibles ne sont pas 
faits pour être ouverts aux yeux des 
étrangers et ne contiennent que des pier- 



rerîeB fausses. Le plus, humble d'eutr 
nous, aux instants solîtaires où il sait ce 
qu'il faut que l'on sache, se sent le droit 
de se faire représenter par autre chose 
([D*on chef-d'œuTre. Nous sommes des 
êtres invisibles. Nous n'aurions rien à 
<Ëre à l'envoyé céleste ni rien à lui faire 
voir, et nos plus belles choses nous pa- 
raîtraient subitement pareilles à ces 
pauvres reliques familiales qui nous 
semblaient si précieuses au fond de leur 
tiroir et qui deviennent si misérables 
lorsqu'on les sort un instant de leur 
ombre pour les montrer à quelque indiffé- 
rent. Nous sommes des êtres invisibles 
qui ne vivent qu'en eux-mêmes, et le visi- 
teur attentif s'en irait sans se douter 
jamais de ce qu'il eût pu voir, à moins 
qu'en ce raonent notre âme indulgente 
s'intervienne. Elle fuit si volontiers de- 
Tant les petites choses, et l'on a tant de 
peise à la retronvf«r dans la vie, qu'on 



w^-^-t. — -V ■ -W-- - - . - - . -.^ - . - - ~ ^ .,. -. -■--■--•»•)-,»,(•.•._- 1-. 1 - _ fy ' HBip"^ ► " 



nOTALIB 171 



a peur de l'appeler à l'aide. Et, cependant, 
elle est toujours présente et jamais ne se 
trompe ni ne trompe une fois qu'elle est 
mise en demeure. Elle montrerait i 
l'émissaire inattendu les mains jointes de 
l'homme, ses yeux si pleins de songes qui 
n'ont même pas de nom et ses lèvres qui 
ne peuvent . rien dire ; et peut-être que 
Tautre, s'il est digne de comprendre, 
n'oserait plus interroger... 

Mais s'il lui fallait d'autres preuves, 
elle le mènerait parmi ceux dont le« 
œuvres touchent presque au silence. Elle 
ouvrirait la porte des domaines où quel- 
ques-uns l'aimèrent pour elle-même, sans 
s'inquiéter des petits gestes de son corps. 
Ils monteraient tous deux sur les hauts 
plateaux solitaires où la conscience s'élève 
d'un degré et où tous ceux qui ont l'in- 
quiétude d'eux-mêmes rôdent attentive- 
ment autour de l'anneau monstrueux qui 
relie le monde apDarent à nos mondes 




172 LE TRÉSOR DES HUMBLES 

supérieurs. Elle irait avec lui aux limites 
de rhomme ; car c'est à Tendroît où 
rhomme semble sur le point de finir que 
probablement il commence ; et ses parties 
essentielles et inépuisables ne se trouvent 
que dans l'invisible, où il faut qu'il se 
guette sans cesse. C'est sur ces hauteurs 
seules qu'il y a des pensées que l'âme 
peut avouer et des idées qui lui ressem- 
blent et qui sont aussi impérieuses 
qu'elle-même. C'est là que rhumanité a 
régné un instant, et ces pics faiblemeot 
éclairés sont peut-être les seules lueurs 
qui signalent la terre dans les espaces 
spirituels. Leurs reflets ont vraiment la 
couleur de notre âme. Nous sentons que 
jes passions de l'esprit et du cœur, aux 
yeux d'une intelligence étrangère, res- 
sembleraient à des querelles de clochers; 
mais dans leurs œuvres, les hommes dont 
je parle sont sortis du petit village des 
passions, et ils ont dit des choses qui 



Ajji^ûià 



MOyALis 173 



peuvent intéresser ceux qui ne sont pas 
de la paroisse terrestre. Il ne faut pas 
que notre humanité s'agite exclusivement 
au fond de soi comme un troupeau de 
taupes. Il importe qu'elle vive comme si 
un jour elle devait rendre compte de sa 
vie a des frères aînés. L'<esprit replié sur 
lui-même n'est qu'une célébrité locale 
qui fait sourire le voyageur. Il y a autre 
chose que l'esprit, et ce n'est pas l'esprit 
qui nous allie à l'univers. Il est temps 
qu'on ne le confonde plus avec l'âme. Il 
ne s'agit pas de ce qui se passe entre 
nous, mais de ce qui a lieu en nous, au- 
dessus des passions et de la raison. Si je 
n'oflfre à l'intelligence étrangère que 
La Rochefoucauld, Lichtenberg, Meredith 
ou Stendhal, elle me regardera comme je 
regarde, au fond d'une ville morte, le 
bourgeois sans espoir qui me parle de sa 
rue, de son mariage ou de son industrie. 
Quel ange demandera à Titus pourquoi il 

16 




' »A-T*:«f APWi 




174 LE TRÉSOR DB6 HUMBLES 

n'a pas épousé Bérénice et pourquoi An-« 
dromaque s'est promise à Pyrrhus ? Que 
représente Bérénice^ si je la compare à 
ce qu'il y a d'invisible dans la mendiante 
qui m'arrête ou Isi prostituée qui me fait 
signe? Une parole mystique p6ut eewle, 
par moments, représenter un être humain; 
mais notre âme n'est pas dans ce& autres 
régions sans ombres et sans abîmes; et 
vous-mêmes,, vous y aitvêtez-vous ans 
heures graves où la vie s'appesantit sur 
votre épaule ? L'homme n'est pas dan» ce» 
choses, et cependiEmt ces choses sont par- 
faites. Mais il faut n'en parler qu'entre 
soi, et il est convenable de fr'en taire si 
quelque visiteur frappe le soir à notre 
porte. Mais sioe même "^^siteup me 9ur«- 
prend au moment où mon- âme cherohe la 
clef de ses tréssor» lesi plue proche» dans 
Pascal, Emerson, ou Uelloy ou, d'un autre 
côté,, duns quelques-unsr de eeux» qui 
eurent l'inquiétude det la* buauté- tràs 



pure, je ne fermerai pas le livre en rou- 
gissant ; et peut être que lui-même y 
prendra quelque idée d'un être fraternel 
condamné au silence, ou saura, tout aa 
moins, que nous ne filmes pas tous des 
habitants satisfaits de la terro. 





'%■ i»Fî,r',i^i^|?-^5^ 



LE TRAGIQUE QUOTIDIEH 



-lî-T, 



IX 



LE TRAGIQUE QUOTIDIEN 

Il y a un tragique quotidien qui est 
bien plus réel, bien plus profond et bien 
plus conforme à notre être véritable que 
le tragique des grandes aventures. Il est 
faeîle de le sentir mais il n'est pas aisé 
de le montrer parce que ce tragique 
essentiel n'est pas simplement matériel 
ou psychologique. Il ne s^agit plus ici de 
la lutte déterminée d'un être contre un 
être, de la lutte d'un désir contre un 
Mitre désir ou de Téternel combat de la 






180 LB TRESOR DES HUMBLB8 

passion et du devoir. Il s'agirait plutôt 
de faire voir ce qu'il y a d'étonnant dans 
le fait seul de vivre. Il s'agirait plutôt 
de faire voir l'existence d'une âme en elle- 
même, au milieu d'une immensité qui 
n'est jamais inactive. Il s'agirait plu- 
tôt de faire entendre par dessus les dia- 
logues ordinaires de la raison et des sen- 
timents, le dialogue plus solennel et inin- 
' terrompu de l'être et de sa destinée. Il 
s'agirait plutôt de nous faire suivre les pas 
hésitants et douloureux d'un être qui s'ap- 
proche ou s'éloigne de sa vérité, de sa 
beauté ou de son Dieu II s'agirait encore 
de nous montrer et de nous faire entendre 
mille choses analogues que les poètes tra- 
giques nous ont fait entrevoir en passant. 
Mais voici le point essentiel : ce qu'ils nous 
ont fait entrevoir en passant ne pourrait-on 
tenter de le montrer avant le reste? 
Ce qu'on entend sous le roi Lear, soas 
Macbeth, sous Hamlet par exemple, le 



LS TRA.GIQUB QUOTIDIEN 181 

chant mystérieux de l'infini, le silence 
menaçant des âmes ou des Dieux, 4'éter- 
nité qui gronde à l'horizon, la destinée 
ou la fatalité qu'on aperçoit intérieure- 
ment sans que Ton puisse dire à quels 
signes on la reconnaît, ne' pourrait-on 
par je ne sais quelle interversion des 
rôles, les rapprocher de nous tandis 
qu'on éloignerait les acteurs? Est-il donc 
hasardeux d'affirmer que le véritable 
tragique de la vie, le tragique normal, 
profond et général, ne commence qu'au 
moment où ce qu'on appelle les aven- 
tures, les douleurs et les dangers sont 
passés? Le bonheur n'aurait-il pas le 
bras plus long que le malheur et certaines 
de ses forces ne s'approcheraient-elles pas 
davantage de l'âme humaine ? Faut-il abso- 
lument hurler comme les Atrides pour 
qu'un Dieu éternel se montre en notre 
vie et ne vient-il jamais s'asseoir sous 
l'immobilité de notre lampe? N'est-ce pas 



V .V^^TJ^X"' iîv 




IM LK TRESOR DR8 HUMBLES 

la tranquillité qui est terrible lorsqu'o» 
y réfléchît et que les astres la surveil- 
lent 5 et le isens de la vie se développe-t-il 
dans le tumulte ou le silence? N'est-ce 
pas quand on nous dit à la fin des 
histoires « Ils furent heureux » que 
la grande inquiétude devrait faire son 
entrée? Qu'arrive-t-il tandis qu'ils sont 
heureux? Est-ce que le bonheur ou 
un simple instant de repos ne décou- 
vre pas des choses plus sérieuses 
et plus stables que l'agitation des pas-* 
sions? N'est-ce pas alors que la marche 
du temps et bien d'autres marches plus 
secrètes, deviennent enfin visibles et que 
les heures se précipitent? Est-ce que tout 
ceci n'atteint pas des fibres plus profon- 
des que le coup de poignard des drames 
ordinaires? N'est-ce pas quand un homme 
se croit à l'aigri de la mort extérieure que 
l'étrange et silencieuse tragédie de l'être 
et de l'immensité ouvre vraiment les por- 



_tV_-. 



ftB TRACIQUS QUOTIDIXII 18^ 

tes de son théâtre ? Ëst^e tandis ifite' je 
fuis devant une épée nue ^e mon exis» 
tence atteint son point le plus intéres* 
sant? Est-ce toujours dans un baiser 
qu'elle est la plus sublime? N'y a*4-il p«s 
d'autres moments où l'on entend de» raim 
plus permanentes et plus pures? Ytffcra 
âme ne âeurit^elle qu'au fond des nuits 
d'orage? On dirait qu'on l'a cru jusqu'ici^ 
Presque tous nos auteurs tragiques n'aper^ 
çoivent que la vie violente et la vie d'auK 
trefois; et Vmt peut af&rmer que tout 
notre théâtre est anachronique et que 
l'art dramatique retarde du même nombre 
d* années' opie la sculpture. Il n'en est p»» 
de même de la bonne peinture et de la 
bonne nrnsique, par exemple , qui ont su 
démêler et reproduire les traits plus 
cachés, mars non moins graves et éton- 
nants de la vie d'aujourd'hui. Elles ont 
observé que cette vie n'avait perdu en 
surface décorative que pour gagner en 



184 LE TRÉSOR DES HUMBLES 

■II " ' I II I I ■ 

profondeur, en signification intime et en 
gravité spirituelle. Un bon peintre ne 
peindra plus Marins vainqueur des Cim- 
bres ou l'assassinat du duc de Guise, 
parce que la psychologie de la victoire 
ou du meurtre est élémentaire et excep- 
tionnelle, et que le vacarme inutile d'un 
acte violent étouffe la voix plus profonde, 
mais hésitante et discrète, des êtres et 
des choses. Il représentera une maison 
perdue dans la campagne, une porte 
ouverte au bout d'un corridor, un visage 
ou des mains au repos ; et ces simples 
images pourront ajouter quelque chose à 
notre conscience de la vie ; ce qui est un 
bien qu'il n'est plus possible de perdre. 
Mais nos auteurs tragiques, de même 
que les peintres médiocres qui s'attardent 
à la peinture d'histoire, placent tout 
l'intérêt de leurs œuvres dans la violence 
de l'anecdote qu'ils reproduisent. Et ils 
prétendent nous divertir au même genre 



LE TRÀGIQDB QUOTIDIEN lb& 



d*actes qui réjouissaient des barbares à 
qui les attentats, les meurtres et les tra- 
hisons qu'ils représentent étaient habi- 
tuels* Tandis que la plupart de nos vies 
se passent loin du sang, des cris et des 
épées, et que les larmes des hommes sont 
devenues silencieuses, invisibles et pres- 
que spirituelles... 

Lorsque je vais au^ théâtre, il me sem- 
ble que je me retrouve quelques heures 
au milieu de mes ancêtres, qui avaient de 
la vie une conception simple, sèche et 
brutale, que je ne me rappelle presque 
plus et à laquelle je ne puis plus pren- 
dre part. J'y vois un mari trompé qui tue 
sa femme; une femme qui empoisonne 
son amant, un fils qui venge son père, un 
père qui immole ses enfants, des enfants 
qui font mourir leur père, des rois assas- 
sinés, des vierges violées, des bourgeois 
emprisonnés, et tout le sublime tradi- 
tionnel^ mais, hélas! si superficiel et si 

17 



matériel, du sang, des larmes extérieure! 
et de la mort. Que peuvent me dire dei 
êtres qm s'ont qa'ane iàée fixe et qui 
n'ont pas le temps de vivre parce qu'il 
leur faut mettre à mort un rival ou une 
maîtresse ? 

J'étais venu dans l'espoir de voir quel- 
que chose de la vie rattachée à ses sour- 
ces et à ses mystères par des liens que je 
n'ai l'occasion ni la force d'apercevoir 
tous le» jours. J'étais venu dans l'espoir 
d'entrevoir un moment la beauté, la gran- 
deur fit la gravité de mon humble exis- 
tence quotidienne. J'espérais qu'on m'au- 
rait montré je ne soi» quelle présence, 
quelle puissance ou quel dieo qui vit avec 
moi dans na chambre. J'attendai» je ne 
sais quelles minutes supérieures tfue je 
vi» sans les emxoaîtte ad milieu de mes 
plu» misérables faenres; et j« n'ai le plus 
souvent déoovrert qu'un homme qai m'a 
dit longuement pourvoi il «ït jstoiu, 



LB TBAOïqUE QnOTIDIEN ttj 

pourquoi il empaifionne ou pourquoi il 
•e tue. 

J'admire Othello, mais il ne me paratt 
pas vivre de l'auguete vie quotidienne 
d'un Hamlet, qui a le temps de vivrt 
parce qu'il n'agit pas. Othello est admi- 
rable me.nt jaloux. Mais n'est-ce peut-fttre 
pas une vieille erreur de penser que c'est 
aux moments où une telle passion et d'au- 
tres d'une égale violence nous possèdent 
que nous vivons véritablement? 11 m'est 
arrivé de croire qu'un vieillard assis dans 
son fauteuil, attendant simplement sous 
la lampe, écoutaot sans le savoir toutes 
les lois éternelles qui régnent autour de 
sa maison, interprétant sans le compren- 
dre ce qu'il y a dans le silence des por- 
tes et des fenêtres et dans la petite voix 
de la lumière, subissant la présence de 
ion âme et de sa destinée, inclinant un 
peu la tète,' sans se douter que toutes les 
puissances de ce monde interviennent et 



«iftV>.-lWWÇ'^y^g!f(J 



188 Ll TRÉSOR a>ES HUMEiLBt 

veillent dans la chambre comme des ser- 
vantes attentives, ignorant que le soleil 
lui-même soutient au-dessus de Tabîme 
la petite table sur laquelle il s'accoude, 
et qu'il n'y a pas un astre du ciel ni une 
force de l'âme qui soient indifférents au 
mouvement d'une paupière qui retombe 
ou d'une pensée qui s'élève, — il m'est 
arrivé de croire que ce vieillard immobile 
vivait en réalité d'une vie plus pro- 
fonde, plus humaine et plus générale que 
l'amant qui étrangle sa maîtresse, le 
capitaine qui remporte une victoire ou 
« l'époux qui venge son honneur ». 

On me dira peut-être qu'une vie immo- 
bile ne serait guère visible, qu'il faut 
bien l'animer de quelques mouvements 
et que ces mouvements variés et accep- 
tables ne se trouvent que dans le petit 
nombre de passions employées jusqu'ici. 
Je ne sais s'il est vrai qu'un théâtre sta* 
tique soit impossible. Il me semble mêm« 



. VAi 



b:*t 



■^ — _ '^'-y 



LE TRAGIQtJS QUOTIDIEN 189 



quMI existe. La plupart des tragédie» 
d'Eschyle sont des tragédies immobiles. 
Je ne parle pas de Prométhée et des Sup^ 
pliantes où rien n'arrive; mais toute la 
tragédie des ChoéphoreSy qui est cependant 
le plus terrible drame de l'antiquité, piétine 
comme un mauvais rêve devant le tombeau 
d'Agamemnon, jusqu'à ce que le meurtre 
jaillisse, comme un éclair, de l'accumula- 
tion des prières qui se replient sans cesse 
sur elles-mêmes. Examinez à ce point de 
vue quelques autres des plus belles tragé- 
dies des anciens : Les Euménides, Anti^ 
gone, Electre y Œdipe à Colone. « Ils ont 
admiré, dit Racine dans sa préface de 
Bérénice, ils ont admiré VAjax de So- 
phocle, qui n'est autre chose qu'Ajax qui 
se tue de regret à cause de la fureur où 
il est tombé après le refus qu'on lui a fait 
des armes d'Achille. Ils ont admiré le 
Philoctète, dont tout le sujet est Ulysse 
qui vient pour surprendre les flèchet 

17. 



^^ïi 






' "■■•■**: 

t'a 



190 m IWiSOA tms HUMMLB8 



d'Hercule, h' Œdipe mèmey quoique tout 
plein de reconnaissances , est moins 
chargé de matière que la plus simple tra- 
gédie de nos jours. » 

Est-ce autre chose que la vie à peu près 
immobile? D'habitude, il jxy a même pas 
d'action psychologique, qui est mille 
fois supérieure à Faction matérielle et 
qui semble indispensable, mais qu'ils 
parviennent néanmoins à supprimer ou à 
réduire d'une façon merveilleuse, pour 
ne laisser subsister d'autre intérêt que 
celui qu'inspire la situation de l'homme 
I dans l'univers. Ici, nous ne sommes plus 

I chez les barbares^ et l'homme ne s'agite 

i: plus au milieu de passions élémentaires 

^ > qui ms (lont pas les seules choses intéres- 

L santés qu'il y ait en lui. On a le temps de 

'C le voir en repos. Il ne s'agit plus d'un 

ai,. • 

v! moment exceptionnel et violent de l'exis* 

f tence, mais de l'existence elle-même. Il 

V; est mille et mille lois plus puissantes et 















r^ 



LB TaAGIQUB QUOTIDIBlf 191 

« 

plus vénérables (pie les lois des passions ; 
mais ces lois lentes , discrètes et silen- 
cieuses , comme tout ce qui est doué d'une 
force irrésistible^ ne s'aperçoivent et ne 
s'entendent que dans le demi«jo«ir et le 
recueillement des heures tranquilles de 
la vie. 

Lorsqu'Ulysse et Néoptolèrae viennent 
demander a Philoctète Les armes d'Hercule , 
leur action en elle-mènbe est auesi simple 
et aussi indifférente que cellç d'un homme 
de nos jovrs qui entre dans une maison 
pour y visiter un malade, d'un voyageur 
qui frappe à la porte d'une auberge ou 
d^une mère qui attend au coin du feu le 
retour de son enfant. Sophocle marque en 
passant d'un trait rapide le caractère de 
ses héros. Mais ne peut-on pas affirmer 
que l'intérêt principal de la tragédie ne 
se trouve pas dans la lutte qu'on y voit 
e&tre l'habileté et la loyauté, entre le 
désir de la patrie, la rancune et l'entête^ 



ment de l'orgueil? Il y a autre chose; et 
c'est l'existence supérieure de l'homme 
qu'il s'agit de faire voir. Le poète ajoute 
à la vie ordinaire un je ne sais quoi qui 
est le secret des poètes, et tout à coup 
elle apparaîtdans sa prodigieuse grandeur, 
dans sa soumission aux puissances incon- 
nues, dans ses relations qui ne finissent 
pas, et dans sa misère solennelle. Un 
chimiste laisse tomber quelques gouttes 
mystérieuses dans un vase qui ne semble 
contenir que de l'eau claire : et aussitôt 
un monde de cristaux s'élève jusqu'aux 
bords et nous révèle ce qu'il y avait eu 
suspens dans ce vase, où nos yeux incom- 
plets n'avaient rien aperçu. Ainsi dans 
Pkiloctète, il semble que la petite psycho 
logie des trois personnages principaux ne 
forme que les parois du vase qui contient 
l'eau claire, qui est la vie ordinaire dans 
laquelle le poète va laisser tomber lei 
gouttes révélatrices de son génie... 



L> TRAGIQUE QUOTlDIEa 1>3 

Aussi, n'est-ce pas dans les actes, maïs 
dans les paroles que se trouvent la beauté 
et la grandeur des belles et grandes tra- 
gédies. Est-ce seulement dans les parole» 
qui accompagnent et expliquent les actes 
qu'elles se trouvent? Non; il faut qu'il y 
ait autre chose que le dialogue extérieu- 
rement nécessaire. 11 n'y a guère que les 
paroles qui semblent d'abord inutiles qui 
comptent dans une œuvre. C'est en elles 
que se trouve son âme. A côté du dialogue 
indispensable il y a presque toujours 
un autre dialogue qui semble superflu. 
Examinez attentivement et vous verrez 
que c'est le seul que l'àme écoute profon- 
dément parce que c'est en cet endroit 
seulement qu'on lui parle. Vous recon- 
naitrez aussi que c'est la qualité et l'é- 
tendue de ce dialogue inutile qui déter- 
mine la qualité et la portée ineffable de 
l'œuvre. H est certain que dans les drames 
ordinaires le dialogue indispensable ne 



ry^-ÏT' 



19% LE TRÉ60B DBS BUMBLES 

répond pas du tout à la réalité ; et ee qui 
fait la beauté mystérieuse des plus belles 
tragédies, s^ trouve tout juste dans les 
paroles qui se disent à eôté de la vérité 
stricte et apparente. Elle «e trouve dans 
les paroles qui sont conformes à une 
vérité plus profonde et incomparablement 
plus voisine de l'âme invisible qui soutient 
le poème. On peut même affirmer que le 
poème se rapproche de la beauté et d'une 
vérité supérieure, dans la mesure où il 
élimine les paroles qui expliquent les actes 
pour les remplacer par des paroles qui 
expliquent non pas ce qu'on appelle un 
« état d'âme » mais je ne sais quels efforts 
insaisissables et incessants des âmes vers 
leur beauté et vers leur vérité. C'est dans 
cette mesure aussi qu'il se rapproche de 
la vie véritable. 11 arrive à tout homme 
dans la vie quotidienne, d'avoir à dénouer 
par des paroles une situation très grave. 
Songez-y un instant. Est-ce toujours eo 



LE tUGIQUn qUOTlDIETT WS 

ces moments, est-ce même d'erdioaire ce 
que vous dîtea ou ce qu'on vous répond 
qui importe le plus? Est-ce que d'autres 
forces, d'autres paroles qu'on n'entend 
pas ne sont pas mises en jeu qui détermi- 
nent l'éTénement? Ce qne je dis compte 
aoayent pour peu de chose ; mais ma pré« 
Bence, l'attitude de mun âme, mon avenir 
et mon passé, ce qnî naîtra de moi, ce 
qui est mort en moi, une pensée secrète, 
les astres qui m'approuvent, ma destinée, 
mille et mille mystères qui m'environnent, 
et vous entourent, voilà ce qui vous paris 
en ce moment tragique et voilà ce qui me 
répond. Sous ciiacun de mes mots et sous 
chacun des vôtres, il y a tout ceci, et c'est 
ceci surtout que nous voyons, et c'est 
cetii rartont qne nous entendons malgré 
nous. Si vous êtes venu, vous « l'époux 
otttragé » « l'amant trompé » « la femme 
abandonnée » dans le dessein de me tuer; 
ce ne sont pas mes supplications les plus 






"• i.'-'TWV'S^V* 



196 LE TRÉSOR DES HUMBLES 

éloquentes qui pourront arrêter votre bras. 
Mais il se peut que vous reikcontriez alors 
Tune de ces forces inattendues et que mon 
âme qui sait qu'elles veillent autour de 
moi, vous dise un mot secret qui vous 
désarme. Voilà les sphères où les aven- 
tures se décident, voilà le dialogue dont 
il faudrait qu'on entendit Técho. Et c'est 
cet écho qu'on entend en eflFet, — extrê- 
mement affaibli et variable il est vrai, -^ 
dans quelques-unes des grandes œuvres 
dont je parlais tantôt. Mais ne pourrait-on 
pas tenter de se rapprocher davantage de 
ces sphères où tout se passe ce en réalité?» 
Il semble qu'on veuille le tenter. Il y 
a quelque temps, à propos du drame 
d'Ibsen où l'on entend le plus tragiquement 
ce dialogue <( du second degré », à propos 
de Solness le Constructeur y j'essayais plus 
maladroitement encore de percer ces se- 
crets. Pourtant, ce sont des traces ana- 
logues de la main du même aveugle sur 



LE TRAGIQUE QUOTIDIEN 197 

le même mur et qui se dirigent aussi vers 
les mêmes lueurs. Dans Solness, disais-je, 
qu'est-ce que le poète a ajouté à la vie 
pour qu'elle nous apparaisse si étrange, 
si profonde et si inquiétante sous sa pué-« 
rilité extérieure? Il n'est pas facile de le 
découvrir et le vieux maître garde plus 
d'un- secret. Il semble même que ce qu'il 
a voulu dire ne soit que peu de chose au 
regard de ce qu'il lui a fallu dire. Il a 
donné la liberté à certaines puissances 
de Tâme qui n'avaient jamais été libres 
et peut-être a-t-il été possédé par elles, 
c Voyez-vous, Hilde, s'exclame Solness, 
voyez-vous! Il y a de la sorcellerie en 
vous tout comme en moi. C'est cette sor- 
cellerie qui fait agir les puissances du 
dehors. Et il faut s'y prêter. Qu'on le 
veuille ou non, il le faut, d 

Il y a de la sorcellerie en eux comme 
en nous tous. Hilde et Solness sont, je 
pense^ les premiers héros qui se sentent 

18 



■4 - ^W, 




1»S 



LB TKÉiBOR DES BVMBLE8 



vivre un instant daBS l'atmosphère dé 
rame, et oette vie essentielle qit'iis ant 
découverte en eux, par delà l-eur vi« ordi- 
naire, les épouvante. Hilde et Solness 
so»fc deux âmes qui ont entrevu leur 
situfftion dans la vi^e véi^itable. Il y a plu» 
d'une manière de connaître vta homme. 
Je prends, par exemple, deux ou trois 
êtres que je vois à peu près tous les jours. 
Il est probable que longtemps je ne les 
distinguerai que par leurs gestes, leur^ha- 
bitud'es extérieiwes, ou intérieures, leur 
manière de sentir, d'agir et de penser. 
Mais, en toute amitié um> pew longue, il 
arrive un moment myistérieuxoù nous aper^ 
cevons, poui^ ainsi dire, la situation exacte 
de notre ami par rapport k Finoonnu qm 
l'entoure, et l'attitude d^ la destinée' 
envers lui. C'est se partir de= ee mooÉent» 
qu'il nous appartient véritablement. Nous 
svonS' vu une fois poUH toutes^ de quelle- 
"a^on les événements se eonduirotit h soin 



égard. Nous savons que celui-ci aura 
beau fi^ retirjer au Coud de ses demeures 
et se tenir aussi immobile que possible 
dans la cr^^nte d'agiter quelque chose 
dans les grands réservoirs de l'avenir, sa 
prudence ne servira de rien, et les événe»* 
ments innombrables qui lui sont destinés 
le découvriront en quelque endroit qu'il 
se cache et frapperont successivement à 
sa porte. Et d'un autre côté^ nous n'igno*» 
Fpns pas que celui-là sortira inutilement 
à la recherche de toutes les aventures. Il 
s'en reviendra toujours les mains vides. 
Une science infaillible semble née sans 
raison dans notre âme le jour où nos yeux 
se sont ouverts de la sorte, et nous som- 
mes sûrs que t#l événement qui parait 
ê^e cependant à portée de la main de tel 
^mme ne pourra pas lui arriver. 

De cet instant, une partie spéciale de 
l'âme règne sur Tamitié des êtres le^ plu» 
inintelligents et les plus obscurs mém#. 



' - -■H>-*-:.^irr/ ^^ ir*-v-.jt-^.,.T : 



■***-■-- 



', ^- - „--.-»l»i»iBï5p||^j| 



200 LE TRESOR DBS HUMBLES 

Il y a une sorte de transposition de la 
vie. Et lorsque nous rencontrerons par 
hasard Tun de ceux que nous connaissons 
ainsi, tout en nous entretenant de la neige 
qui tombe ou des femmes qui passent, il 
y a en chacun de nous une petite chose 
qui se salue, s'examine, s'interroge à 
notre insu, s'intéresse k des conjonctures 
et parle d'événements qu'il ne nous est 
pas possible de comprendre... 

Je crois qu'Hilde et Solness se trouvent 
dans cet état et s'aperçoivent de cette 
façon. Leurs propos ne ressemblent à rien 
de ce que nous avons entendu jusqu'ici, 
parce que le poète a tenté de mêler dans 
une même expression le dialogue intérieur 
et extérieur. Il règne dans ce drame som- 
nambulique je ne sais quelles puissances 
nouvelles. Tout ce qui s'y dit cache et 
découvre à la fois les sources d'une vie 
inconnue. Et, si nous sommes étonnés 
par moments, il ne faut pas perdre de 




.^T« . V 



LS TRAGIQUE QUOTIDIEN 



201 



vue que notre âme est souvent, à nos 
pauvres yeux, une puissance très folle, et 
qu'il y a en Thomme bien des régions 
plus fécondes, plus profondes et plus 
intéressantes que celles de la raison ou da 
l'intelligence, 



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L'ÉTOILE 



X 
L'ÉTOILE 

On pourrait dire que de siècle en siè- 
cle, un poète tragique « a parcouru, la 
torche de la poésie à la main, les laby- 
rinthes du destin. » Ils ont fixé de cette 
façon, chacun selon les forces de son 
heure, l'âme des annales humaines; et 
ils ont fait ainsi de l'histoire divine. C'est 
en eux seuls que Ton peut suivre les 
variations sans nombre de la grande puis- 
sance immuable. Et il est intéressant de 
les suivre ; car le plus pur de l'âme des 




Î06 Ll TRÉSOR DBS RUMBLSt 

peuples se trouve peut-être au fond de 
ridée qu'ils se sont faite de cette puis« 
Bance. Elle ne mourut jamais entièrement 
mais il y a des moments où elle s'agite à 
peine et dans ces moments-là, on remarque 
que la vie ; n'est ni très forte ni très 
profonde. Elle ne fut adorée qu'une seule 
fois sans partage. Elle était alors pour 
les dieux mêmes, un épouvantable mys- 
tère. Il est assez étrange de constater que 
l'époque où la divinité sans visage parut 
la plus terrible etlaplus incompréhensible^ 
fut l'époque la plus belle de l'humanité; 
et que ce fut le plus heureux des peuples 
qui se représenta le destin sous l'aspect 
le plus redoutable. 

Il semble qu'il y ait une force secrète 
en cette idée; ou que cette idée soit le 
signe d'une force. Est-ce que l'homme 
grandit dans la mesure où il reconnaît la 
grandeur de l'incQnnu qui le domine ; ou 
est-ce l'inconnu qui grandit en propor* 






L atOiLB 267 

tion de l'homme ? Aujourd'hui, Ton dirait 
que l'idée du destin se réveille. Peut-être 
fr'est^-il pas inutile d'»ller à s» recherche. 
Mais oi» le tr ouve-t-on ? Aller à la recherche 
du destin, n'est-ce pas aller à la recherche 
des tristesses humaines? Il n'y a pas 
de destin de la joie; il n'y a pas d'étoile 
heureuse. Celle qu'on appelle ainsi 
est une étoile qui patiente. Il importe 
d'ailleurs que nous sortions parfois à 1^ 
recherche de nos tristesses, afin de les 
connaître et de les admirer, alors même 
que la grande masse informe de notre 
destinée ne serait pas au bout. 

C'est la mamière la plus efficace de sor- 
tir à la^ recherche de soi-même; car on 
peut dire que nous ne valons qu^ ce que 
valent nos inquiétudes et nos mélancolies. 
A mesure que nous* avançons, elles devien- 
nent plus pi<o{bndes, plus nobles et plus 
belles,' et Marc-^Aurèle est le plus admi- 
ff aile des hommes^ «siarce atue mieux qu'un 



■VFil^»"' 



208 LE TRÉSOR DES HUMBLES 



autre il a compris ce que notre âme a mis 
dans le pauvre sourire résigné qu'elle doit 
avoir au fond de nous. Il en est de même 
des tristesses de l'humanité. Elles suivent 
une route qui ressemble à celle de nos- 
tristesses; mais elle est plus longue et 
plus sûre et doit mener à des patries que 
les derniers venus connaîtront seuls. 
Elle part aussi de la douleur physique; 
elle vient de passer par la crainte des- 
dieux et s'arrête aujourd'hui autour d'un 
nouveau gouffre dont les meilleurs d'entre 
nous n'ont pas encore sondé les pro* 
fondeurs. 

Chaque siècle aime une autre douleur ; 
parce que chaque siècle voit un autre des- 
tin. Il est certain que nous ne nou& 
intéressons plus comme autrefois aux catas- 
trophes des passions ; et les plus tragiques 
chefs-d'œuvre du passé sont d'une qualité 
de tristesse inférieure à celle de nos tris* 
tesses d'aujourd'hui. Il ne nous atteignent 



!?¥îr«*^^ 



'— ■»- 



l'Étoile 209 



plus qu'indirectement par ce que nos 
réflexions et la noblesse nouvelle que la 
douleur de vivre a acquise en nous-mêmes, 
ajoutent aux simples accidents de la haine 
ou de l'amour qu'ils reproduisent devant 
nous. 

Il semble, par moments, que nous 
soyons au bord d'un pessimisme nouveau, 
mystérieux et peut-être très pur. Les 
sages les plus terribles, Schopenhauer, 
Carlyle, les Russes, les Scandinaves, et 
le bon optimiste Emerson, lui aussi (car 
rien n'est plus décourageant qu'un opti- 
miste volontaire), ont passé sans expliquer 
notre mélancolie. Nous sentons qu'il y 
a sous toutes les raisons qu'ils ont essayé 
de nous dire bien d'autres raisons plus 
profondes qu'ils n'ont pu découvrir. La 
tristesse de l'homme, qui depuis leur 
venue paraissait déjà belle, peut s'enno- 
blir encore infiniment, jusqu'à ce qu'un 
être de génie profère enfin le dernier 

19 







»0 



LB TRÉSOR DB« HUMBLBS 



t?,« 



mot de la douleur qui nous purifiera 
peut-être entièrement... 

En attendant, nous sommes entre les 
mains de puissances étranges , et nous 
sommes sur le point de soupçonner leurs 
intentions. Au temps des grands tragiques 
de Tère nouvelle, au temps de Shakes- 
peare, de Racine et de ceux qui les 
suivent, on croit que les malheurs viennent 
tous des passions diverses de notre cœur. 
La catastrophe ne flotte pas entre deux 
mondes : elle vient d'ici pour aller là ; et 
l'on sait d'où elle sort. L'homme est tou- 
jours le maître. Au temps des Grecs il 
l'était beaucoup moins, et la fatalité 
régnait sur les hauteurs. Mais elle était 
inaccessible et nul n'osait l'interroger 
Aujourd'hui, c'est elle qu'on interpelle, 
et c'est peut-être là le grand signe qai 
marque le théâtre nouveau. On ne s'ar- 
rête iplus aux effets du malheur, mais an 
malheur lui-même, et l'on veM savoir son 






L.. 







l'étoile 211 

essence et ses lois. Ce qui était la préoc- 
cupation inconsciente des premiers tra- 
giques et ce qui formait l'ombre solen* 
nelle qui entourait à leur insu les gestes 
secs et violents de la mort extérieure, 
la nature même du malheur, est devenue 
le point central des drames les plus 
récents et le foyer aux lueurs équivoques 
autour duquel tournent les âmes des 
hommes et des femmes. Et l'on a fait un 
pas du côté du mystère pour regarder en 
face les terreurs de la vie. 

11 serait intéressant de rechercher sous 
quel angle nos derniers tragiques semblent 
envisager le malheur, qui est le fond de 
toub les poèmes dramatiques. Ils le voient 
de plus près que les Grecs et le pénètrent 
davantage dans les ténèbres fécondes de 
son cercle intérieur. C'est peut-être une 
divinité identique. Mais ils l'ignorent plus 
intimement. D'où vient-il, où va-t-il et 
pourquoi descend-il ? Les Grecs le deman- 







212 LE TR^.SOR DES HUMBLES 

dalent à peine. Est-il inscrit en nous 
ou nait-il en même temps que nous* 
mêmes? Est-ce lui qui s'avance à notre 
rencontre ou bien est-il appelé par des 
voix que nous nourrissons tout au fond 
de notre être et qui sont de connivence 
avec lui ? Il faudrait pouvoir observer des 
cimes d'un autre monde les allures d'un 
homme auquel doit arriver quelque grande 
douleur ; et quel homme ne travaille sans 
le savoir à forger la douleur qui sera le 
pivot de sa vie ? 

Les paysans écossais ont un mot qui 
pourrait s'appliquer à toutes les existences. 
Dans leurs légendes ils appellent Fey 
Tétat d'un homme qu'une sorte d'irrésis- 
tible impulsion intérieure entraîne, malgré 
tous ses efforts, malgré tous les conseils 
et les secours, vers une inévitable catas- 
trophe. C'est ainsi que Jacques I*^, le 
Jacques de Catherine Douglas, était Fey 
en allant, malgré les présages terribles 



de la terre, de l'enfer et du ciel, passer 
lea fêtes de Noël dans le sombre château 
de Perth, où l'attendait sod assassin, le 
traitre Robert Graeme. Qui de nous, s'il 
se rappelle les circonstances du malheur 
le plus décisif de sa vie, ne s'est senti 
possédé de la sorte? Il est bien entendu 
que je ne parle ici que de malheurs actifs, 
de ceux qu'il eût été possible d'éviter, 
car il est des malheurs passifs, comme la 
mort d'un être adoré, quinous rencontrent 
simplement et sur lesquels nos mouve- 
ments ne sauraient avoir aucune influence. 
Souvenez-vous du jour fatal de votre vie. 
Qui de nous n'a été prévenu ; et bien qu'il 
nous semble aujourd'hui que toute la 
destinée eût pu être changée par un pas 
qu'on n'aurait point fait, une porte qu'on 
n'aurait pas ouverte, une main qu'on 
b'auraît pas levée, qui de nous n'e lutté 
Vainement sans force et sans espoir sur 
la crête des parois de l'abîme, contre une 
19. 







214 LK TRÉSOK Di:S HUMBLFS 



force invisible et qui paraissait sans puis- 
sance ? 

Le souffle de cette porte que j'ai 
ouverte, un soir, devait éteindre à jamais 
mon bonheur, comme il aurait éteint une 
lampe débile; et maintenant, lorsque j*y 
isonge, je ne puis pas me dire que je ne 
savais pas... Et cependant, rien d'impor- 
tant ne m'avait an*»» né sur le seuil. Je 
pouvais m'en aller en haussant les épaules, 
aucune raison humaine ne pouvait me 
forcer h frapper au vantail... Aucune 
raiaou humaine; rien que lu destinée.* 



Cela ressemble encore à la fatalité 
d'Œdipe, et pourtant c'est déjà autre 
chose. On pourrait dire que c'est cette 
fatalité aperçue ab irUra. Il y a des pui«-> 
sauces mystérieuses qui régnent es 



'jM.: ÛÊLàiSt^m. n 



» — 



l'îtoiui 21& 



nous-mêmes et qui semblent d'accord 
avec les aventures. Nous portons tous des 
ennemies dans notre âme. Elles savent 
ce qu'elles font et ce qu'elles nous font 
faire; et lorsqu'elles nous conduisent à 
l'événement, elles nous préviennent à 
demi-mots y trop peu pour nous arrêter 
sur la route, mais assez pour nous faire 
regretter, lorqu'il sera trop tard, de 
n'avoir pas écouté plus attentivement 
leurs conseils indécis et moqueurs. Où 
veulent-elles en venir, ces puissances 
<[ui désirent notre perte comme si elles 
étaient indépendantes et ne périssaient 
pas avec nous, encore qu'elles ne vivent 
qu'en nous? Qu'est-ce qui met en mou- 
vement tous les complices de l'univers 
qui se nourrissent de notre sang? 

L'homme pour qui a sonné l'heure 
malheureuse est pris dans un tourbillon 
que l'on n'aperçoit pas, et depuis dea 
années ces puissances combinent les 




f 

1 

i 



tl6 Lm TRÉSOR DES HUMBLS8 

\ innombrables incidents qui doivent l'a- 

mener à la minute nécessaire, an point 
précis où les larmes l'attendent. Rappe- 
lez-vous tous vos efforts et vos pressenti- 
ments. Rappelez-vous les secours inutiles. 
Rappelez-vous aussi les bonnes circons- 
tances apitoyées qui ont tenté de vous 
barrer la route et que vous avez repoussées 
comme des mendiantes importunes. 
C'étaient^ pourtant, de pauvres sœurs 
timides qui voulaient vous sauver et qui 
se sont éloignées sans rien dire; trop 
faibles et trop petites pour lutter contre 
les choses décidées, Dieu sait où... 

Le malheur est à peine accompli que 
Dous avons la sensation étrange d'avoir 
obéi à une loi éternelle ; et je ne sais quel 
soulagement mystérieux, au sein des plus 
grandes douleurs, nous récompense de 
QOtre obéissance. Nous ne nous apparte- 
nons jamais plus intimement qu'au len- 
demain d'une catastrophe irréparable. Il 



l.*éTOILK Ît7 



semble alors que nous nous soyons 
retrouvés et que nous ayons reconquis une 
partie inconnue et nécessaire de notre 
être. Il se fait un apaisement singulier. 
Depuis des jours, et presque à notre insu, 
tandis que nous pouvions sourire aux 
visages et aux fleurs, les forces rebelles 
de notre âme luttaient terriblement sur 
le bord de l'abime, et maintenant que 
nous sommes au fond, tout respire libre- 
ment. 

Elles luttent ainsi, sans répit, en cha- 
cune de nos âmes; et nous voyons par- 
fois, mais sans y prendre garde, car nous 
n'ouvrons les yeux qu'aux choses sans 
importance, l'ombre de ces combats où 
notre volonté ne peut intervenir. Si je 
suis avec des amis, il se peut qu'au mi- 
lieu des paroles et des éclats de rire, une 
chose qui n'est pas de ce monde ordinaire 
passe soudain sur la face de l'un d'eux. 
Un silence sans motif régnera tout à coup : 



^-r-T^^i^r- 



21S LB TRESOR DES HUMBLEf 

et tous regarderont, sans le savoΣ, Tes- 
pace d'un instant, avec les yeux de l'âme. 
Après quoi, les sourires et les mots, qui 
avaient disparu comme les grenouilles 
effrayées d'un grand lac, remonteront, 
plus violents, à la surface. Mais l'invisible, 
ici comme en tout lieu, a perçu son tri- 
but. Quelque chose a compris qu'une 
lutte était finie, qu'une étoile se levait 
ou tombait et qu'une destinée venait de 
se fixer... 

Elle était peut-être fixée ; et qui sait si 
la lutte n'est pas un simulacre! Si je 
pousse aujourd'hui la porte de la, maison 
où je dois rencontrer les premiers sou- 
rires d'une tristesse qui ne finira plus, je 
fais ces choses depuis plus longtemps 
qu'on ne croit, A quoi sert-il de cultiver 
un moi sur lequel nous n'»^ons presque 
aucune influence ? C'est notre étoile qu'il 
nous faut observer. Elle esl bonne ou 
mauvaise; elle est pâle ou puiss^iisbe; tt 




r-,.-^ ._— ^ -- 



tautes les forces de la mer n'y pourraient 
rien changer. Quelques-uns qui peuvent 
avoir confiance en elle jouent avec elle 
comme avec une boule de verre. Ils la 
lancent et la risquent où ils veulent ; elle 
reviendra toujours, fidèle, dans leurs 
mains. Ils savent bien qu'elle ne peut se 
briser. Mais il en est tant d'autres qui ne 
peuvent lever un regard vers la leur sans 
qu'elle se détache du firmament et qu'elle 
tombe en poussière à leurs pieds... 

Mais il est dangereux de parler de 
Té toile. Il est même dangereux d'y son- 
ger ; car souvent c'est le signe qu'elle est 
sur le point de s'éteindre ... 

Nous nous trouvons ici dans les abîmes 
de la nuit et nous y attendons ce qui doit 
arriver. Il ne s'y agit plus de volonté, 
nous sommes à mille lieues au-dessus 
d'elle, et dans une région où la volonté 
même est le fruit le plus mûr du destin. 
Il ne faut pas s'en plaindre ; nous savons 




S30 LE TRÉSOR DES HUMBLES 

déjà quelque chose, et nous avons décou- 
vert quelques-unes des habitudes du 
hasard. Nous attendons comme Toiseleur 
qui observe les mœurs des oiseaux migra- 
toires et quand un événement est signalé 
à Thorizon, nous n'ignorons pas qu'il n'y 
restera pas solitaire et que ses frères vont 
s'abattre par bandes au même endroit. 
Nous avons appris vaguement qu'ils 
semblent attirés par certaines pensées et 
par certaines âmes et qu'il y a des êtres 
qui détournent leur vol, comme il y en a 
d'autres qui les font accourir des quatre 
coins du monde. 

Nous savons surtout que certaines idées 
sont extrêmement dangereuses, qu'il 
suffît de se croire un instant à l'abri pour 
appeler la foudre, et que le bonheur 
forme un vide dans lequel ne tardent pas 
à se précipiter les larmes. Au bout de 
quelque temps, nous discernons aussi 
leurs préférences. Nous remarquons bien* 



famkKiLLJi-^^ .J 



l'étoile 221 



tôt que si nous faisons quelques pas sur 
la route de la vie, à côté de l'un de nos 
frères, les habitudes du hasard ne seront 
plus les mêmes; tandis qu'avec cet autre, 
des événements d'une nature invariable 
viendront régulièrement à la rencontre de 
notre existence. Nous éprouvons qu'il y 
■ des êtres qui protègent dans l'inconnu, 
et d'autres qui y mettent en péril; qu'il 
y en a qui endorment et d'autres qui 
réveillent l'avenir. Nous soupçonnons 
encore que les choses naissent faibles 
d'abord, puisent en nous leur force, et 
qu'en toute aventure il y a une brève 
minute où notre instinct nous avertit que 
nous sommes encore les maîtres du destin 
Enfin, quelques-uns osent nous aiErmer 
qu'on peut apprendre à être heureux, 
qu'à mesure que nous devenons meilleurs 
nous rencontrons des hommes qui s'amé- 
liorent, qu'un être qui est bon attire 
irrésistiblement des événements aussi 

20 



/' 



bons que lui-même, et qu'en une âme 
belle, le hasard le plus triste se trans- 
forme ea beauté... 

Qui donc n'a éprouvé que la bonté 
fait signe à la bonté, et *jae ce sont tou- 
jours les mêmes pour qui l'on se dévoue 
et les mêmes qu'on trahit? Si la même 
douleur frappe à deux portes qui se 
touchent, agira-t-elle de façon identique 
dans [a maison du juste et dans celle de 
l'injuste ; et si vous êtes pur, vos malheurs 
ne seront-ils pas purs? N'est-ce pas 
dominer l'avenir qued'avoirsu transformer 
le passé en quelques sourires un peu 
tristes? Et ne semble-t-ïl pas que dans 
l'inévitable même nous puissions retarder 
quelque chose? Est-ce que de grands 
hasards ne dorment pas, qu'un mouvement 
trop brusque réveille à l'horizon, et ce 
malheut serait-il arrivé aujourd'hui, si des 
pensées en fête n'avaient fait trop de bruit 
dans votre âme ce matin ? Est-ce là tout 



I 

i 



l'étoiui tXM 

ee que notre sagesse a pu glaner dans 
ces ténèbres ? Qui donc oserait dire qu'il 
y a dans ces régions des vérités plus 
fermes? En attendant , il faut savoir sou- 
> ire, il faut savoir pleurer dans le silence 
d'une bonté très humble. Au-dessus de 
ces choses s'élève peu à peu la face ina- 
chevée du destin d'aujourd'hui. Une 
petite partie du voile qui la couvrait jadis 
a été écartée, et dans la partie découverte, 
nous ava0S reconnu, non sans inquiétude , 
d'un côté, la puissance de ceux qui ne 
vivent pas encorCy et de l'autre côté, la 
puissance des morts. Au fond, il n'y a là 
qu'un éloignement nouveau du mystère. 
Nous avons agrandi la main de glace du 
destin ; et voici que les mains de nos fils 
qui ne sont pas encore nés se joignent 
dans son ombre aux mains de nos ancêtres. 
Il y avait un acte que nous croyions l'asile 
de toutes nos libertés, et l'amour demeu- 
rait le suprême refuge de tous ceux qui 



5 



! 



i 






""T« t"-p 




224 LE TRÉSOR DES BUMBLES 

sentaient trop durement les chaînes de la 
vie. Ici du moins, nous disions-nous, el 
dans l'isolement de ce temple secret per- 
sonne n'entre avec nous. Ici, nous pouvons 
respirer un instant; ici, notre âme règne 
enfin et elle a choisi librement dans ce qui 
est le centre de la liberté même. Mais 
maintenant, on est venu nous dire que 
ce n'est pas pour notre propre compte 
que nous aimons. On est venu nous dire 
que dans le temple même de Tamour nous 
obéissons aux ordres invariables d'une 
foule invisible. On est venu nous dire que 
nous sommes à mille siècles de nous- 
mêmes, quand nous choisissons notre 
amante et que le premier baiser du fiancé 
n'est que le sceau que des milliers de 
mains qui demandent à naître, imposent 
sur la bouche de la mère qu'ils désirent 
Et d'un autre côté nous savons que les 
morts ne meurent pas. Nous savons à 
présent que ce n'est plus autour de 



:-^VA 



L ETOILE 225 



églises, mais dans toutes nos maisons, 
dans toutes nos habitudes qu'ils se 
trouvent. Qu'il n'y a pas un geste, une 
pensée, un péché, une larme ou un atome 
de la conscience acquise qui se perde dan 
les profondeurs de la terre; et qu'au plus 
insignifiant de nos actes, nos ancêtres se 
lèvent, non pas dans leurs tombeaux où 
ils ne bougent plus, mais au fond de nous- 
mêmes où ils vivent toujours. 

Nous sommes menés ainsi par le passé 
et l'avenir. Et le présent qui est notre 
substance tombe au fond de la mer comme 
une petite île que rongent sans répit deux 
océans irréconciliables. Hérédité, volonté, 
destinée, tout se mêle bruyamment dans 
notre âme ; mais malgré tout et au-dessus 
de tout c'est l'étoile silencieuse qui règne 
On met des étiquettes provisoires sur les 
vases monstrueux qui contiennent l'invi- 
sible; et les mots ne disent presque rien 
de ce qu'il faudrait dire. L'hérédité ou le 

20 



'" .''"'TT^Ta^T ►'•• 



l'êtoilb 227 

« Nous appelons destin tout ce qui nous 
limite. » Tâchons que le destin ne soit 
pas trop étroit. Il est beau d'augmenter 
les tristesses puisque c'est élargir sa cons 
cicnce qui est l'unique endroit où l'on se 
sente vivre. Et c'est aussi le seul moyen 
de remplir son suprême devoir envers les 
autres mondes; puisque c'est probable- 
meut à nous seuls qu'il incombe d'auge 
menter la conscience de la Terre* 



tt.mtûim K^tnirt 



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LA BONTÉ INVISIBLE 




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XI 



LA BONTÉ INVISIBLB 

C'est une chose , me dit un soir ce sage 
que j'avais rencontré par hasard au bord 
de Tocéan qu'on entendait à peine, c'est 
une chose que l'on n'aperçoit pas et sur 
laquelle personne n'a l'air de compter ; et 
cependant je crois que c'est l'une des 
forces qui conservent les êtres. Les dieux 
dont nous sommes nés, se manifestent 
en nous de mille façons diverses; mais 
cette bonté secrète qu'on n'a pas remar- 
quée et dont nul n'a parlé assez directe- 



132 LB TaÊSOa 3>£8 HUMBLES 

ment est peut-être le signe le plus pur de 
leur vie éternelle. On ne sait d^où elle 
vient. Elle est là simplement qui sourit 
sur le seuil de nos âmes ; et ceux en qui 
elle sourit le plus profondément ou le plus 
fréquemment, nous ferons souffrir jour et 
nuit s'ils le veulent, sans qu'il nous soit 
possible de ne plus les aimer... 

Elle n'est pas de ce monde et cepen- 
dant se mêle à la plupart de nos agitations. 
Elle ne donne même pas la peine de 
se montrer dans un regard ou une 
larme. Elle se cache au contraire pour 
des raisons qu'on ne devine pas. On dirait 
qu'elle a peur d'user de sa puissance. 
Elle sait que ses mouvements les plus 
involontaires feront naître autour d'elle 
des choses immortelles ; et nous sommes 
avares des choses immortelles. Pourquoi 
doDC craignons-nous ainsi d'épuiser le 
ciel qui est en nous? Nous n'osons pas 
agir selon le Dieu qui nous anime Nouf 



I 



LA BONTÉ INVISIBLE 238 



redoutons ce qui ne s'explique pas par 
an geste ou un mot ; et nous fermons les 
yeux sur ce que nous faisons malgré 
nous dans l'empire où les explications 
sont superflues. D'où vient donc la timi- 
dité du divin dans les hommes ? On dirait 
vraiment que plus un mouvement de 
l'âme s'approche du divin, plus nous 
mettons de soin à le dissimuler aux re- 
gards de nos frères. L'homme ne serait-il 
pas autre chose qu'un dieu qui aurait 
peur? ou bien nous est-il défendu de 
trahir des puissances supérieures? Tout 
ce qui n'appartient pas à ce monde trop 
visible a l'humilité tendre de la fillette 
infirme que sa mère n'appelle pas lorsque 
des étrangers entrent dans la maison. Et 
c'est pourquoi notre bonté secrète n'a 
jamais franchi jusqu'ici les portes silen- 
cieuses de notre ume. Elle vit en nous 
comme une prisonnière à qui l'on a 
défendu d'approcher des barreaux. Du 

21 



234 LB TRéSOll DES HUMBLKS 

reste, il ne faut pas qu'elle en approche. 
U suffit qu'elle soit là. Elle a beau se 
cacher, dès qu'elle lève la tète, qu'elle 
déplace un anneau de ses chaînes ou 
qu'elle ouvre la main, la prison s'illumine, 
les soupiraux s'entr'ouvrent à la pression 
des clartés intérieures, il y a tout à coup 
un abîme plein d'anges agités entre les 
paroles et les êtres, tout se tait, les re» 
gards se détournent un instant et deux 
âmes s'embrassent en pleurant sur le 
seuil... 

Ce n'est pas une chose qui vient de 
notre terre ; et toutes les descriptions ne 
serviraient de rien. Il faut que ceux qui 
Teulent me comprendre aient aussi en 
eux-mêmes, le même point sensible. Si 
vous n'avez jamais éprouvé dans la vie la 
puissance de i^otre bonté invisible, n'allez 
pas plus avant; ce serait inutile. Mais en 
est-il vraiment qui n'aient pas éprouvé 
cette puissance ; et les pires d'entre nous 




ne furent ils jamais inTisibtement bons. 
Je ne sais; il y a tant d'êtres en ce 
monde qui ne songent pas à autre chose 
qu'à décourager le divin dans leur âme. 
Il sufEt d'un instant de répit, cefndant, 
pour que le divin se redresse, et >'8 plus 
méchants mémesne sont pas sans cesse 
sur leurs gardes; et c'est pourquoi, sans 
doute, tant de méchants sont bons sanj 
ou'nn le voie, tandis que bien des sages 
et bien des saints ne sont pas invisible- 
ment bons... 

J'ai faitsouflrir pins d'une fois, ajouta- 
t-il, comme tout être fait soufTrir autour 
de lui. J'ai fait souffrir parce que non* 
sommes dans un monde oit tout se tient 
par des fila invisibles, dans un monde où 
personne n'est seul ; et que le geste le 
plus doux de la bonté ou de l'amour 
blesse souvent tant d'innocence à no 
côtés ! — - J'ai fait souffrir anssi, parce qor 
les meilleurs et les plus tendres ont 



■ir\ r ' ' •flQ 



, ry?-^'!?,fmi 




i 



LA BONTÉ INVISIBLE 



(F-t"» 




238 LE TAÉSOR DES HUMBLES 

mèmes^ qu'elles arrosaient en nos deux 
âmes jointes, quelque chose d'indicible^ 
et là ces pauvres larmes savaient de leur 
côté qu'elles tombaient seules sur un 
désert. Mais c'est dans ces moments où 
Tâme est vraiment tout oreille ou tout âme 
plutôt, que j'ai reconnu la puissance d'une 
bonté invisible qui savait accorder aux 
malheureuses larmes de l'amour qui mou- 
rait les illusions divines de l'amour qui 
va naître. N'eûtes- vous jamais un de ces 
tristes soirs où les baisers découragés né 
pouvaient plus sourire et où l'âme sentait 
enfin qu'elle s'était trompée? Les paroles 
ne sonnaient plus qu'à grand peine dans 
l'air froid de la séparation définitive ; vous 
alliez vous éloigner pour toujours, et les 
mains presque inanimées se tendaient 
vers l'adieu des départs sans retour, lors- 
que l'âme, tout àcoup, faisait sur elle-même 
un mouvement insaississable. L'âme voi« 
fine s'éveillait à l'instant sur les sommets 




^^. ;'V'^.' 



^4 



ne 



LA BOMTÉ INVISIBLE 



231) 



n 



de l'être, quelque chose naissait bien 
plus haut que l'amour des amants fatigués, 
et les corps avaient beau s'écarter, les 
âmes^ désormais n'allaient plus oublier 
qu'elles s'étaient regardées un instant par 
dessus des montagnes qu'elles n'avaient 
jamais vues, et que l'espace d'un clin d'œil, 
elles avaient été bonnes d'une bonté 
qu'elles ne connaissaient pas encore... 

Quel est donc ce mouvement mystérieux 
dont je ne parle ici qu'à propos de l'a- 
mour, mais qui peut avoir lieu dans les 
plus petites circonstances de la vie? Est- 
ce je ne sais quel sacrifice ou quel embras- 
sèment intérieur, le désir très profond 
d'être âme pour une âme, ou le sentiment 
sans cesse attendri de la présence d'une 
vie invisible et égale à la nôtre ! Est-ce 
tout ce qu'il y a d'admirable et de triste 
dans le fa^t seul de vivre, et l'aspect de la 
vie une et indivisible qui dans ces moments 
Ui inonde tout notre être? — Je l'ignore». 




IftO LE TRÉSOR DES HUMBLES 

mais c'est vraiment alors que l'on seni 
qu'il y a quelque part une force inconnue , 
que nous sommes les trésors de je ne sais 
quel Dieu qui aime tout, que pas un geste 
de ce Dieu ne passe inaperçu, et que l'on 
est enfin dans la région des choses qui 
ne trahissent pas... 

Il est vrai que de la naissance à la mort 
nous ne sortons jamais de cette région 
définitive, mais nous errons en Dieu 
comme do pauvres somnanbules, ou 
comme des nveugles qui cherchent éper- 
duement le temple dans lequel ils se 
trouvent. Nous sommes là, dans la vie, 
homme contre homme, âme contre âme, 
et les jours et les nuîts se passentsous les 
armes. Nous ne nous voyons pas, nous ne 
nous touchons pas. Nous ne voyons jamais 
que des boucliers et des casques et noui 
ne touchons rien que le fer et le bronze. 
Mais qu'une petite circonstance venue de 
la simplicité du ciel fasse un instant 



i 



LA BONTÉ INYISIBLB ' 241 

tomber les armes, n'y a-t-il pas toujours 
des larmes sous le casque, des sourires 
d'enfant derrière le bouclier et n'aperçoit- 
on pas une autre vérité ? 

Il réfléchit encore ; puis il reprît plus 
tristement : Une femme, je croyais vous 
le dire tout à l'heure ; une femme que 
j'ai fait souffrir malgré moi, — car les 
plus attentifs répandent sans le savoir tout 
autour d'eux de la souffrance — une 
femme que j'ai fait souffrir malgré moi, 
m'a révélé un soir la puissance souveraine 
de cette invisible bonté. Il faut avoir 
souffert pour être bon; mais peut-ôtre 
faut-il que l'on ait fait souffrir pour devenir 
meilleur. Je l'éprouvai ce soir. Je me 
sentais arrivé seul en cette triste zone 
des baisers où il semble que l'on visite 
déjà les cabanes des pauvres, tandis que 
l'amante attardée sourit encore dans les 
palais des premiers jours. L'amour selon 
\^s hommes se mourait entre nous comme 



. T* 




14i LE TRÉSOR DES HUMBLES 

an enfant frappé d'un mal qui vient oa 
ne sait d'où et qui ne peut avoir pitié. 
Nous ne nous sommes rien dit. Je ne 
pourrais même plus me rappeler à quoi je 
songeais en ce moment si grave. A des 
choses sans doute insignifiantes. Au der^ 
nier visage 'rencontré, à la clarté trem- 
blante d'une lanterne au coin du quai 
désert et cependant, tout a eu lieu dans 
une lumière mille fois plus pure et mill^ 
fois plus haute que si toutes les forces 
de la pitié et de lamour auxquelles je 
commande dans mes pensées et dans mon 
cœur fussent intervenues. Nous nous 
sommes quittés sans rien dire, mais nous 
avons compris en même temps notre 
pensée inexprimable. Nous savons main- 
tenant qu'un autre amour est né qui n'a 
plus besoin des paroles, des petits soins 
et des sourires de l'amour ordinaire. Nous 
ne nous sommes plus revus, nous ne nous 
reverrons peut-être plus avant des siècles 



LA BONTÉ INTiaX^LI III 

« Il naas faudra^ sans doute , oublier bien 
des choses, en apprendre bien d'autres, 
à travers tous les mondes par lesquels 
nous aurons à passer, » avant de nous 
retrouver daus le même mouifementd'dme 
qui e«t lie« ce soir là; mais nous avons le 
temps d'attendre... 

Aussi, depuis ce joup, ai-je salué en 
tout lieu, et jusqu'au fond des moments 
les plus âpres, la présence bienfaisante 
de cette puissance merveilleuse. Il suffit 
qu'on l'ait vue clairement une seule fois, 
pour qu'on ne puisse plus éviter son 
visage. Vous la verrez sourire bien souvent 
dans les dernières retraites de la haine et 
jusqu'au fond des plus cruelles larmes. 
Et cependant elle ne se montre pas aux 
yeux de notre corps. Dès qu'elle se mani- 
feste par un acte extérieur, elle change de 
nature ; et nous ne sommes plus dans la 
vérité selon Tâme, mais dans une sorte 
de mensonge selon les hommes. La bonté 



et l'amour qui ne «'ignorent pas n'ont 
aucune action sur les âmes parce qu'ils 
sont sortis des royaumes où elles vivent ; 
mais tant qu'ils sont aveugles ils pourraient 
attendrir jusqu'au Destin lui-même. J'ai 
connu plus d'un homme qui accomplissait 
toutes les œuvres de bonté et de miséri- 
corde sans atteindre une seule âme; et 
j'en ai connu d'autres qui semblaient vivre 
dans le mensonge et l'injustice sans 
écarter ces mêmes âmes et sans faire 
naître un seul instant l'idée qu'ils ne 
fussent pas bons. Ily a plus; ceux mâmes 
qui ne vous connaissent point et à qui 
l'on rapporte simplement vos actes de 
bonté et vos œuvres d'amour, si vous 
n'êtes pas bon selon la bonté invisible, 
se douteront de quelque chose; et ne 
seront jamais atteints dans les profondeurs 
de leur être. Comme s'il y avait quelque 
part nn endroit oii tout se pèse en présence 
des esprits; ou bien, là-bas, de l'autre 



LA BONTÉ INVISIBLE S45 

côté de la nuit, un réservoir de certitudes 
où le troupeau muet des âmes va s'abreuver 
chaque matin. 

Peut-être ne sait-on pas encore ce que 
veut dire le mot aimer, II y a en nous 
des vies où nous aimons sans le savoir . 
Aimer ainsi, ce n'est pas seulement avoir 
pitié, se sacrifier intérieurement, vouloir 
aider et rendre heureux, c'est une chose 
mille fois plus profonde que les mots 
humains les plus suaves, les plus agiles et 
les plus forts ne peuvent pas rejoindre 
On dirait par moments que c'est un sou- 
venir furtif mais extrêmement pénétrant 
de la grande unité primitive. Il y a dans 
cet amour une force à laquelle rien ne 
peut résister. Qui de nous, s'il s'interroge 
du côté des lumières que d'ordinaire on 
ne regarde pas, qui de nous ne retrouve 
en lui-même le souvenir de certaines 
œuvres étranges de cette force? Qui de 
nous, tout à coup, aux côtés d'un être 

22 



346 LS TEâsOR DOS AUMBLB8 

indifférent peut-être, a'a senti survenir 
quelque chose que personne n'appelai!;? 
Était-ce Tâme ou bien la vie qui se re- 
tournait sur elle-iinèmeicommeun doinneur 
qui se réveille ? Je ne sais ; vous ne le 
saviez pas non fhks et persoime ji'en 
parlait; mais vous ne vous répariez pas 
cojnme si rien n'était arriivé. 

Aimer ainsi c'^est aimer selon Tàiae ; et 
il n'y a pas d'âme qui ne répoade à cet 
amoiHir. Car l'âme humaine ^st xtM coinvive 
affamé depuis des siècles; <et il ne faut 
jamais qu'on l'appeUe deui: fois au festin 
nuptial. 

Toutes les âmes de nos frèaces rodeoit 
sans cesse autour de nous, en quête d'un 
baiser et n'attendent qu'un signe. Mais 
combien d'êtres n'ont jamais osé faire 
un de ces signes dans leur vie ! iC'est le 
malheur de toi^ notre exisitence, que 
nous vivions ainsi à l'écant de notre âme, 
et que nous ayons peur de ses moindres 



Uk BOMTÉ IfnriSIBLK 



247 



mouvements. Si nous lui permettions de 
sourire franchement dans son silence et 
sa lumière, nous vivrions déjà d'une vie 
éternelle. Il suffit de considérer un ins- 
tant ce qu'elle parvient à faire dans les 
rares minutes où nous ne songeons pas à 
renchaîner comme une folle ; dans l'amour 
par exemple, où nous la laissons quelque* 
fois s'approcher des grillages de la vie 
extérieure. Et ne iaudrait-il pas, selon la 
vérité première, que dans la vie, tous 
les êtres se sentissent en face de nous 
comme l'amante en face de l'amant? 

Cette invisible et divine bonté dont je 
ne parle ici que parce qu'elle est un des 
signes les plus sûrs et les plus proches 
de l'activité incessante de notre âme, cette 
invisible et divine bonté, ennoblit d'une 
façon définitive tout ce qu'elle a touché 
sans le savoir. Que tous ceux qui se 
plaignent d'un être, descendent en eux- 
mêmes et se demandent s'ils furent jamais 



i 148 LB TRÉSOR DIS HUMRLEft 



f • 



bons en présence de cet être. Quant à 
moi, je n'ai jamais rencontré quelqu'un 
à côté de qui j'ai senti s'émouvoir ma 
bonté invisible, qui ne soit devenu, à 
l'instant même, meilleur que moi-même. 
Soyez bons dans les profondeurs et vous 
verrez que ceux qui vous entourent 
deviendrontbonsjusqu'aux mêmes profon- 
deurs. Rien ne répond plus infaillible- 
ment au cri secret de la bonté que le cri 
secret de la bonté voisine. Tandis que 
vous êtes bons activement dans l'invisible, 
tous ceux qui vous approchent feront 
sans le savoir des choses qu'ils ne pour- 
raient pas faire à côté d'un autre homme. 
Il y a là une force qui n'a pas de nom ; 
une rivalité spirituelle qui est irrésistible. 
On dirait que c'est exactement ici que se 
trouve le point le plus sensible de nos 
imes ; car il y a de ces âmes qui semblent 
avoir oublié qu'elles existent; et avoir 
renoncé à tout ce qui élève un être; mais 



LA. BONTÉ INVISIBLE 249 

\ 

quand elles sont atteintes en cet endroit^ 
elles se redressent toutes; et dans les 
champs divins de la bonté secrète, la plus 
humble des âmes ne supporte pas la défaite. 
Et cependant, il est possible que rien 
ne change dans la vie que Ton voit; mais 
est-ce cela seul qui importe, et n'existons- 
nous vraiment que par des actes que Ton 
peut prendre en main comme les cailloux 
de la grand'route? si vous vous demandez 
comme il faut nous dit-on se le demander 
chaque soir : « Qu'ai-je fait d'immortel 
aujourd'hui? » Est-ce toujours du côté 
des choses que l'on peut compter, peser 
et mesurer sans erreur, qu'il vous faut 
chercher tout d'abord ? Il est possible que 
vous répandiez des larmes extraordinaires, 
que vous remplissiez un cœur de certi- 
tudes inouïes, et que vous rendiez la vie 
éternelle à une âme sans que personne 
s'en aperçoive, sans que vous-même vous 
le sachiez. Il est possible que rien ne 

22. 



250 LK TRÉSOR DES HUMBLBS 

change ; il est possible qu'à l'épreuve tout 
s'écroule et que cette bonté cède à la 
moindre crainte. Il n'importe. Quelque 
chose de divin a eu lieu; et notre Dieu 
doit avoir souri quelque part. N'est-ce 
peut-être pas le but suprême de la vie de 
faire renaître ainsi l'inexplicable en nous ; 
et savons-nous ce que nous ajoutons à 
nous-mêmes lorsque nous réveillons un 
peu de l'incompréhensible qui dort dans 
tous les coins? Ici, vous avez réveillé 
l'amour qui ne se rendort plus. L'âme 
que votre âme a regardé et qui a versé 
avec vous les saintes larmes de la joie 
solennelle que l'on n'aperçoit pas, ne vous 
en voudra pas au milieu des tortures. 
Elle n'aura même pas besoin de pardon- 
ner. Elle est si sûre d'on ne sait quoi 
que rien ne pourra désormais effacer ou 
pâlir son sourire intérieur ; car rien ne 
pourra séparer deux âmes qui durant un 
instant <c ont été bonnes ensemble. » 



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LA VIE PROFONDE 



'Y'^Tl?^'«?5^i^- '"^.ÎVl 



XII 
LA VIE PROFONDE 

Il est bon de rappeler aux hommes que 
le plus humble d'entre eux « a le pouvoir 
de sculpter, d'après un modèle divin qu'il 
ne choisit pas, une grande personnalité 
morale, composée en parties égales et de 
lui et de l'idéal; et que ce qui vit avec 
une pleine réalité, assurément c'est cela.» 

Il faut que tout homme trouve pour lui- 
même une possibilité particulière de vie 
supérieure dans l'humble et inévitable 
réalité quotidienne. Il n'y a pas de but 












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25& LE TRÉSOR DES HUMBLES 

plus noble à notre vie. Ce qui nous dis- 
tingue les uns des autres, ce sont les rap- 
ports que nous avons avec l'infini. Le hé- 
ros n'est plus grand que le misérable qui 
marche à ses côtés, que parce qu'à un 
certain moment de son existence il a eu 
une conscience plus vive de l'un de ces 
rapports. S'il est vrai que la création ne 
s'arrête pas à l'homme et que des êtres 
supérieurs et invisibles nous entourent; 
ces êtres ne nous sont supérieurs que 
parce qu'ils ont avec l'infini des rapports 
que nous ne pouvons même pas soup- 
çonner. 

Il nous est possible de multiplier ces 
rapports. Dans la vie de tout homme il y 
a eu un jour où le ciel s'est ouvert de lui- 
même, et c'est presque toujours de cet 
instant que date la véritable personnalité 
spirituelle d'un être. C'est en cet instant 
que s'est formé sans doute l'invisible et 
l'éternel visage que nous montrons saut' 



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LA VIE PROFONDE 255 



le savoir aux anges et aux âmes. Mais 
pour la {ilupart des hommes le ciel ne 
s'ouvre ainsi que par hasard. Il n'ont pas 
choisi le visage par où les anges les recon- 
naissent dans l'infini, et ils ne savent pas 
ennoblir et purifier ces traits. Ils ne sont 
nés que d'une joie, d'une tristesse , d'une 
«terreur ou d'une pensée accidentelle. 

Nous naissons véritablement le jour où 
pour la première fois i^ous sentons pro- 
fondément qu'il y a quelque chose de 
grave «et d'inattendu dans la vie. Les uns 
i}«nstatQnt.tout à coup qu'ils ne sont pas 
seuls sous le ciel. Les autres en donnant 
un baiser ou en versant une larme s'aper- 
çoivent brusquement que « la source de 
tout ce qu'il y a de meilleur et de saint, 
d^paûs l'univers jusqu'à Dieu est caché 
derrrière une nuit pleine d'étoiles trop 
lointaines » ; un troisième a vu une main 
divine s'étendre entre sa joie et son mal- 
heur ; et un autre a compris que les morts 



ont raison. Un autre a eu pitié, un autre 
a admiré et un autre a eu peur. Bien sou- 
vent il ne faut presque rien ; un mot, un 
geste, une petite chose qui n'est même 
pas une pensée. « Auparavant je t'aimais 
comme un frère, dit un héros de Shakes- 
peare devant un acte qu'il admire ; aupa- 
ravant je t'aimais comme un irère, mais 
à présent je te respecte comme mon âme. » 
11 est probable que ce jour-là un être vint 
au monde. 

Nous pouvons naître ainsi plus d'une 
fois ; et à chacune de ces naissances nous 
nous rapprochons un peu de notre Dieu- 
Mais presque tous nous nous contentons 
d'attendre qu'un événement plein d'une 
lumière irrésistible pénètre violemment 
dans nos ténèbres et nous éclaire malgré 
nous. Nous attendons je ne sais quelle 
coïncidence heureuse, où les yeuxde notre 
&me sont ouverts par hasard dans le 
moment oii quelque chose d'extraordinair» 



LÀ TIB PROFONDS Sl>7 



nous arrive. Mais il y a de la lumière dans 
tout ce qui arrive; et les plus grands 
des hommes n'ont été grands que parce 
qu'ils avaient l'habitude d'ouvrir les yeux 
à toutes les lumières. Est-il donc néces- 
saire que votre mère agonise dans vos 
bras, que vos enfants périssent dans un 
naufrage et que vous-même vous passiez 
à côté de la mort pour que vous appre- 
niez enfin que vous êtes dans un monde 
incompréhensible où vous vous trouvez 
pour toujours, et où un Dieu qu'on ne 
voit pas demeure éternellement seul avec 
*ses créatures ? Est-il donc nécessaire que 
votre fiancée meure dans un incendie ou 
qu'elle disparaisse sous vos yeux dans les 
profondeurs vertes de l'Océan, pour que 
vous entrevoyiez un instant que les der- 
nières limites du royaume de l'amour 
vont peut-être bien au-delà des flammes 
presque invisibles de Mira, d'Altaïr et d« 
la Chevelure de Bérénice ? Si vous aviez 

23 



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^S LE TRÉSOR DB9 'HUMBLES 

ouvert les yeux, n'auriez-^ous pas pja ¥oir 
dan6 un baiser ce que vous apercevez 
aujourd'hui dans une catastrapbe ? Faut-il 
que la douleur réveille ainai à coups de 
lance les souvenirs divins qui .dorment 
dans jxos âmes ? Le fif^ge n'a pas besoin 
de ces secousses. Il regarde une larme, 
le geste d'une vierge, une goutte .d'eau 
qui tombe ; il écoute une petnsée qui passe, 
presse la main d'un frère^ s'approche 
d'une lèvre, les yeux ouverts et l'âme 
ouverte aussi. Il y peut voir sas^ cesse ce 
que vous n'avez entrevu qu'un instant ; 
et un sourire lui apprendra sans peine ce 
qu'une tempête .et la main même de la 
mort ont dû vous îrévéler. 

Car, qu'est-ce, au fond, que tout ce 
qu'on appelle « Sagesse » a Yertu » <c Hé- 
roïsme » et « les heures sublimes, et 
« les grands moments » de la vie, si ce 
n'est les moments où l'on est sorti plus ou 
moins de soi-même, et où l'on a pu s'ar- 



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LA TIB PROFONDS 259 



rèter, ne fût-ce qu'une minute , sur le pas 
de l'une des portes éternelles d'où Ton 
voit que le plus petit cri, la pensée la 
plus pâle et le geste le plus faible ne 
tombent pas dans le néant ; ou bien que 
s'ils y tombent, cette chute même est sî 
immense qu*elle suffit à donner un carac- 
tère auguste à notre vie? Pourquoi atten- 
dez-vous que le firmament s'ouvre au 
fracas de la foudre ? Il faut ôtre attentif 
aux minutes heureuses où il s'ouvre en 
silence; et il s'ouvre sans cesse. Vous 
cherchez Dieu dans votre vie, et Dieu 
n'apparaît pas, nous dites-vous Mais 
quelle vie n*a pas des milliers d'heures 
semblables à l'heure de ce drame où tous 
attendent l'intervention divine, et où per- 
sonne ne l'aperçoit, jusqu'à ce qu'une 
pensée invisible qui a retourné la 
conscience d'un mourant se manifeste 
tout à coup , et qu'un vieillard 
s'écrie en sanglotant de joie et d'é- 



2G0 LE TRÉSOR DES HUMBLES 

pouvante : a Maïs Dieu, le voilà, 
Dieu !... » 

Faut-il toujours que l'on nous avertisse 
et ne pouvons-nous tomber a genoux que 
si quelqu'un est là pour nous dire que 
Dieu passe ? Si vous avez aimé pro- 
fondément, personne n'a dû vous faire 
remarquer que votre âme était quelque 
chose d'aussi grand que les mondes, que 
les astres, les fleurs, les vagues de la nuit 
et celles, de la mer n'étaient pas solitaires, 
que rien ne finissait et que tout commen- 
çait au seuil des apparences ; et que les 
lèvres mêmes que vous baisiez apparte- 
naient à un être bien plus haut, bien plus 
beau, bien plus pur que celui que vos bras 
enlaçaient. Vous avez vu alors ce que Ton 
ne voit pas dans la vie sans ivresse. Mais 
ne peut-on pas vivre comme si l'on aimait 
toujours ? Les héros et les saints n'ont pas 
fait autre chose. Ah ! vraiment, nous 
attendons un peu trop dans l'existence, 



J 



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LA VIS P&OrONDB S61 

comme les aveugles de la légende qui 
avaient fait un long voyage pour venir 
écouter leur Dieu. Ils s'étaient assis sur 
les marches, et quand quelqu'un leur 
demandait ce qu'ils faisaient sur le parvis 
du sanctuaire : <( Nous attendons, répon- 
daient-ils, en secouant la tète, et Dieu n'a 
pas encore dit un seul mot. » Mais ils 
n'avaient pas vu que les portes d'airain du 
temple étaient fermées et ils ne savaient 
pas que la voix de leur Dieu remplissait 
l'édifice. Notre Dieu ne cesse point un 
instant de parler ; mais personne ne songe 
à entr'ouvrir les portes. Et cependant, si 
l'on voulait y prendre garde, il ne serait 
pas difficile d'écouter à propos de tout 
acte, le mot que Dieu doit dire. 

Nous vivons tous dans le sublime. Dans 
quoi donc voulez-vous que nous vivions ? 
Il n'y a pas d'autre lieu de la vie. Ce qui 
nous manque, ce ne sont pas les occu« 
sions de vivre dans le ciel, c'est l'atten* 

23. 



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S62 fV TRÉSOR DES flUMBLES 

i^^M^^^IM^^— ^— ■ I ■■■■—,■■ I ■ ■■ » ■■ I I ■■ ^—^Mfc« 

tion et le recueillement ; et c'est un peu 
d'ivresse d'âme. Si vous n'avez qu'une 
petite chambre, croyez-vous que Dieu ne 
soit pas là aussi ; et qu'il soit impossible 
d'y mener une vie un peu haute ? si vous 
vous plaigniez d'être seul, que rien ne vous 
arrive, que personne ne vous aime, que 
vous n'aimiez personne, croyez- vous que 
les mots ne trompent pas? qu'il soit 
possible d'être seul, que l'amour soit une 
chose que l'on sait, une chose que l'on 
voit ; et que les événements se pèsent 
comme l'or et l'argent des rançons ? Jist-ce 
qu'une pensée vivante, — qu'elle soit al- 
tière ou pauvre, peu importe, dès qu'elle 
vient de votre âme elle est grande pour 
rous ; — est-ce qu'un haut désir ou sim- 
jj>lement un moment d'attention solennelle 
à la vie, ne peuvent pas entrer dans une 
petite chambre ? Et si vous n'aimez pas ou 
qu'on ne vous aime pas, et que pourtant 
vous puissiez voir avec une certaine force 



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^•^"■^'rw-^fBjnpiTI^mv^V * ^«"iS'^' 



LA TTB PROPOMDB i%S 



que mille choses sont belles, que rame 
est grande et que la vie est grave presque 
indiciblement, n'est-ce pas aussi beau que 
si Ton vous aimait ou que si vous aimiez ? 
Et si le ciel lui-même vous est caché; 
« le grand ciel étoile, dit le poète, ne s'é- 
teûd-il pas malgré tout sur votre âme 
sous la forme de la mort ?. . . » Tout ce qui 
nous arrive est divinement grand et nous 
sommes toujours au centre d'un grand 
monde Mais il faudrait s'habituer à vivre 

comme un ange qui vient de naître, 
comme une femme qui aime ou comme un 
homme qui va mourir. Si vous saviez 
que vous mourrez ce soir ou simplement 
que vous allez vous éloigner pour tou- 
jours, verriez-vous une dernière lois 
les êtres et les choses comme vous les 
avez vus jusqu'à ce jour ? et n'aimeriez- 
v«HS pas comme vous n'avez jamais aimé ? 
Est-ce la bonté ou la méchanceté des appa- 
rences qui grandirait autour de vous? Est* 



^^WXT^Tnr^^ 



264 LE TRÉSOR DES HUMBLES 

ce la beauté ou la laideur des âmes que 
vous auriez le don d'apercevoîr ? Est-ce 
que tout^ jusqu'au mal même et aux souf- 
frances, ne se transforme pas alors en un 
amour plein de larmes très douces ? Est- 
ce que chaque occasion de pardonner, 
comme Ta dît un sage n'enlève pas quelque 
chose à l'amertume du départ ou à celle 
de la mort ? Et cependant, dans ces clartés 
de la tristesse ou de la mort, '^est-ce vers 
la vérité ou vers l'erreur que l'on a fait 
les derniers pas qu'il soit permis de faire ? 
Sont-ce les vivants ou les mourants qui 
savent voir et ont raison ? ah ! bienheu- 
reux ceux qui ont pensé, ceux qui ont 
parlé, ceux qui ont agi de manière à rece- 
voir l'approbation de ceux qui vont mou- 
rir ou qu'une grande douleur a rendu 
clairvoyants ! Il n'y a pas de récompense 
plus douce pour le sage que personne 
n'écoutait dans la vie. Si vous avez vécu 
dans la beauté obscure ne vous inquiète? 



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LA VIE PROFONDS 26ft 



pas. Une heure de suprême justice finît 
toujours par sonner dans le cœur de tout 
homme ; et le malheur ouvre des yeux 
qui ne s'ouvraient jamais. Qui sait si 
vous ne passez pas en ce moment sur l'âme 
d'un mourant comme l'ombre de celui qui 
connaissait déjà la vérité ? N'est-ce peut- 
être pas sur le lit des agonisants que se 
tresfe la véritable et la plus précieuse 
couronne du sage, du héros et de tous 
ceux qui ont su vivre gravement dans les 
hautes, pures et discrètes tristesses de la 
vie selon l'âme ? 

« La Mort, dit Lavater, n'embellit pas 
seulement notre forme inanimée ; mais la 
seule pensée de la mort donne une forme 
plus belle à la vie elle-même. » Et de 
même, toute pensée infinie comme la 
mort embellit notre vie. Mais il ne faut 
pas qu'on s'y trompe. Tout homme a de 
nobles pensées qui passent comme de 
grands oiseaux blancs sur son cœur. 



266' LE TEÉSOK DES BUMBLE3 

— —— ^— — 'I —^—^1^ 

TTélas ! elTes ne comptent pas ; ce sont des 
étrangères qoe l'on est étonné de voir et 
qu'on écarte d'un geste importuné. Elles 
n'ont pas le temps d'atteindre notre vie. 
Pour que notre âme devienne grave et 
profonde comme celle des anges^ il ne 
suffit pas d'entrevoir un instant l'univers 
dans l'ombre de la mort ou de l'éternité, 
dans la lumière de la joie ou dans les 
flammes de la beauté et de l'amour. Tout 
être a eu de ces moments qui n'ont laissé 
en lui qu'une poignée de cendres inutiles. 
Il ne suffit pas d'un hasard ; il faut une 
habitude. Il faut apprendre à vivre dans 
la beauté et dans 1& gravité coutumières. 
Dans la vie, les êtres les plus bas distin- 
guent parfaitement quelle est la chose 
noble et belle qu'il faudrait faire ; mais 
cette chose noble et belle n'a pas assez 
de force en eux. C'est cette force invisible 
et abstraite que nous devons tâcher d'aug- 
menter par avance Et cette force ne 



LA TIB PROJPOKDS 2C7 



s'augmente qu'en ceux qui ont pria 
l'habitude de s'asseoir plus souvent que 
les autres sur les sommets où la vie gagne 
l'âme et d'où l'on voit^que tout acte et 
que toute pensée est infailliblement liée 
à quelque chose de grand et d'immortel. 
Regardez les hommes et les choses selon 
la forme et le désir de votre œil intérieur, 
mais n'oubliez jamais que l'ombre qu'ils 
projettent en passant sur la colline ou sur 
le mur n'est que l'image passagère d'une 
ombre plus puissante qui s'étend comme 
l'aile d'un cygne impérissable sur toute 
âme qui s'approche de leur âme. Ne 
croyez paa que de telles pensées soient 
simplement des ornements et qu'elles 
n'aient aucune influence sur la vie de ceux 
qui les admettent. Il importe bien moins 
de transformer sa vie que de l'apercevoir, 
car elle se transforme d'elle-même dès 
qu'elle a été vue. Ces pensées dont je 
parle for ment le trésor secret del'héroïsme 



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LZ TRÉSOR DBS HUMBLES 



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et le jour oji la vie nous oblige à ouvrir 
ce trésor, nous sommes étonnés de n'y 
plus trouver d'autres forces que celles qui 
nous poussent vers la beauté parfaite. Il 
ne faut plus, alors, qu'un grand roi meure 
pour nous rappeler (c que le monde ne 
finit pas aux portes des maisons » ; et la 
plus petite chose suffit à ennoblir une 
âme chaque soir. 

Mais ce n*est pas en vous disant que 
Dieu est grand et que vous vous mouvez 
dans saclarté, que vous vivrez dansla beauté 
et dans les profondeurs fécondes où 
vécurent les héros. Il est possible que vous 
vous rappelliez matin et soir que les mains 
de toutes les puissances invisibles s'agitent 
comme une tente aux plis sans nombre 
au-dessus de votre tête, sans que vous 
aperceviez jamais le moindre geste de ces 
mains. Il faut être efficacement attentif; 
et il vaut mieux veiller sur la place publique 
que de s'endormir dans le temple. Il ya . 



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LA VIE PROFONDS 269 



de la beauté et de la grandeur en toute 
chose ; puisqu'il suffit d'une circonstance 
inattendue pour nous les faire voir. La 
plupart le savent, mais ils ont beau le 
savoir, ce n'est que sous le fouet du sort 
ou delà mort qu'ils rôdent autour du mur 
de l'existence à larecherche des crevasses 
sur Dieu. Ils n'ignorent pas qu'il y a des 
crevasses éternelles dans les pauvres parois 
d'une cabane et que les plus petites vitres 
n'enlèvent pas une ligne ou une étoile à 
l'immensité des espaces célestes. Mais 
il ne suffit pas de posséder une vérité, il 
faut que la vérité nous possède 

Et cependant, nous sommes en un 
monde où les moindres événements as- 
sument sans efforts une beauté de plus en 
plus pure et de plus en plus haute. Rien 
ne se mêle plus aisément que la terre et 
le ciel ; et si vous avez regardé les étoiles 
avant d'embrasser votre amante vous ne 
l'embrasserez pas de la même manière 

24 



S70 LE TRÉSOR DKS HUMBLES 



que si vous aviez regardé Jes murs de 
votre chambre. Soyez sûr que le jour où 
vous vous êtes attardé à suivre uu rayon 
de lumière à travers Tune des fentes de 
la porte de la vie, vous avez fait quelque 
chose d'aussi grand que si vous aviez 
pansé les blessures d'un ennemi, car dans 
ce moment-là vous n'aviez plus d'ennemi. 
Il faut vivre à l'affût de son Dieu, car 
Dieu se cache; mais ses ruses, june fois, 
qu'on les a reconnues semblent si sou- 
riantes et si simples ! Un rien, dès lors, 
nous révèle sa présence, et la grandeur 
de notre vie tient à si peu de chose ! On 
trouve ainsi, dans les poètes, un vers qui 
ça et là,au milieu des humbles événeme^ts 
de nos jours ordinaires^ semble entr!ouvrir 
soudain quelque chose d'énorme. Aucun 
mot solennel n'a ,été prononcé et Ton 
dirait que rien n'a été a,ppelé ; et .cepeoi- 
dant, pourquoi utie face ineffable nous 
a-t-elle fait signe derrière les l;irmes d'un 



^V*T^iff!l!Çffr**?',T;»^sr 



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LA TIE PROFONDS STt 

vieillard, pourquoi toute une nuit peuplée 
d'anges s'étend-elle autour du sourire 
d'un enfant, et pourquoi, à propos d'un 
oui ou d'un non balbutié par une âme qui 
chante en travaillant à autre chose, nous 
sommes-nous dit soudain en retenant un 
instant notre souffle : « Ici, c'est la maison 
de Dieu, et voici Tune des entrées du 
ciel ? » 

C'est parce que ces poètes étaient plus 
attentifs que nous « à l'ombre intermi- 
nable... » Au fond, la poésie suprême 
n'est que cela, et elle n'a d'autre but que 
de tenir ouvertes « les grandes routes qui 
mènent de ce qu'on voit à ce qu'on ne 
voit pas. » Mais c'est aussi le but suprême 
de la vie^^ et il est bien plus facile de 
l'atteindre dans la vie que dans les 
plus nobles poèmes, car les poèmes ont 
dû abandonner les deux grandes ailes du 
silence. Il n'y a pas de jours petits. II 
faut que cette idée descende dans notre vie 



\ 



171 LS TRÉSOR DBS RDMELBI 

et qu'elle s'y transforme en substance. 11 
ne fi'agit pas <l'€tre trUte. Petites joies, 
petits sourires et grandes larmes, tout 
cela occupe le même point dans l'espace 
et le temps. Vous pouvez jouer dans la vie 
aussi innocemment « qu'un enfant autour 
du lit d'uD mort u et ce n'est pas les 
pleurs qui sont indispensables. Les sou- 
rires aussi bien que les larmes ouvrent les 
portes de l'autre monde. Allez, venez, 
sortez, vous trouverez ce qu'il voua faut 
dans les ténèbres, mais n'oubliez jamais 
que vous êtes près des portes. 



Après ce long détour, j'en reviens à 
mon point de départ, à savoir « qu'il est 
bon de rappeler aux hommes que le plus 
humble d'entre eux a le pouvoir de sculpter 
d'après un modèle divin qu'il se choisit 



* - • * • * ^ 



lA 7IB PROFONDE 27S 



pas, une grande personnalité morale, 
composée en parties égales et de lui et de 
ridéal. » Or cette « grande personnalité 
morale i^ ne s'est jamais sculptée que 
dans les profondeurs de la vie ; et la 
réserve de Tidéal nécessaire ne s'augmente 
que grâce à d'incessantes « révélations 
au divin. » Tout homme peut parvenir en 
esprit aux sommets de la vie vertueuse et 
savoir à tout moment ce qu'il faudrait 
faire pour agir comme un héros ou un 
saint. Mais ce n'est pas cela qui importe 
Il faut que l'atmosphère spirituelle se 
transforme à tel point autour de nous 
qu'elle finisse par ressembler à l'atmos- 
phère des beaux pays du siècle d'or de 
Swedenborg où l'air ne permettait pas 
au mensonge de sortir de la bouche. Il 
arrive alors un instant où le moindre mal 
que l'on voudrait faire tombe à nos pieds 
comme une balle de plomb sur un disque 
de bronze y et où presque tout se change, 

24. 



\.^"^T3nr:r« 



STtt LK TRÉSOR DES HUMBLBl 

à notre insu, en beauté, êti amour et en 
vérité. Mais cette atmosphère n'enveloppe 
que ceux qui ont eu soin d'aérer assez 
souvent leur vie en entrouvant parfois 
les portes de l'autre monde. C'est près de 
cet* portes que l'on voit. C'est près de ces 
portes que Ton aime. Car aimer son pro- 
chain ce n'est pas seulement se donner 
tout à lui, servir, aider et secourir les- 
autres. Il est possible que vous ne soyez 
ni bon, ni beau, ni noble au milieu des 
plus grands sacrifices,et la sœur de charité 
qui meurt au chevet d'un typhîque a 
peut-être une âme rancunière, petite et 
misérable. Aimer son prochain dans les 
profondeurs stables, c'est aimer ce qu'il 
y a d'éternel dans les autres, car le prochain 
par excellence c'est ce qui se rapproche le 
plus de Dieu, c'est-à-dire de ce qu'il y a 
de pur et de bon dans les hommes ; et c'est 
seulement en voois tenant toujours autour 
lit' s portes dont je parlais tantôt que vous 



.^ I 



LA YIB PROFONDS Z7S 



découvrirez ce qu'il y a de divin dans les 
âmes Alors vous pourrez dire avec le 
grand Jean-Paul : «Lorsque je veux aimer 
très tendrement une personne chère, et 
lui pardonner toute chose, je n'ai plus 
qu'à la regarder quelque temps en silence . » 
Il faut apprendre à voir pour apprendre à 
aimer. « J'avais vécu durant plus de vingt 
ans aux côtés de ma sœur, me disait un 
jour un ami, et je l'ai çue pour la pre- 
mière fois au moment de la mort de notre 
mère. » Il avait fallu qu'ici aussi la mort 
ouvrît violemment une porte éternelle, 
pour que deux âmes s'aperçussent dans 
un rayon de la lumière primitive. En est-il 
un seul parmi vous qui ne soit pas envi- 
ronné de sœurs qu'il n'a pas vues? 

Heureusement, en ceux-là mêmes qui 
voient le moins, il y a toujours quelque 
chose qui agit en silence comme s'il* 
avaient vu. Il est possible qu'être bon ce 
ce soit qu'être en un peu de clarté» ce 



276 f.E TRÉSOR DES HUMBLES 

que tous sont dans les ténèbres. Voilà 
pourquoi, sans doute, il est utile que Ton 
s'efiForce d'élever sa vie et que l'on tende 
vers les sommets où Ton atteint à Timpos 
sibîlité de mal faire. Voilà pourquoi il est 
utile d'habituer son œil à regarder les 
événements et les hommes dans une 
atmosphère divine. Mais cela même n'est 
pas indispensable ; et que la différence 
aux yeux d'un Dieu, doit paraître petite ! 
Nous sommes dans un monde où la véHté 
règne au fond des choses et où ce n'est 
pas la vérité mais le mensonge qui a be- 
soin d'être expliqué. Si le bonheur de 
votre frère vous attriste, ne vous méprisez 
pas; vous n'aurez pas un long chemin à 
parcourir pour trouver en vous-même 
quelque chose qu'il n'attristera pas. Et si 
vous ne parcourez pas le chemin, peu 
importe ; quelque chose ne s'est pas 
attristé.. 

Ceux qui ne songent à rien ont la 



LA VIB PROFONDE 377 

même vérité que ceux qui sougent à Dieu ; 
elle est un peu moins près du seuil, et 
voilà tout. <c Même dans la vie la plus 
vulgaire, dit Renan, la part de ce que 
Ton fait pour Dieu est énorme. L'homme 
le plus bas aime mieux être juste qu'i - 
juste, tous nous adorons, nous prions 
bien des fois par jour sans le savoir. 9 
Et Ton est étonné lorsqu'un hasard nous 
révèle soudain l'importance de cette part 
divine. Il y a tout autour de nous des 
milliers et des milliers de pauvres êtres 
qui n'ont rien vu de beau dans toute leur 
existence ; ils vont, ils viennent, dans 
l'obscurité ; on croit que tout est mort ; 
et personne n'y prend garde. Et puis 
voila qu'un jour une simple parole, un 
silence imprévu, une petite larme qui 
vient des sources mêmes de la beauté, 
nous apprennent qu'ils ont trouvé moyen 
d'élever dans l'ombre de leur âme, un 
idéal mille fois plus beau que les plus 



T'i'4;WHr*V*' 



S78 LB TrA80& DS8 HUMBLH» 

belles choses que leurs oreilles ont en- 
tendues et que leurs yeux ont vues. O 
nobles et pâles idéaux du silence et de 
Tombre! C'est vous surtout qui réveillez 
le sourire des anges et qui montez direc- 
tement vers Dieu ! Dans quelles cabanes 
innombrables, dans quelles chambres de 
misère, dans quelles prisons peut-être, 
ne vous nourrît-on pas en ce moment, 
des larmes et du sang le plus pur d'une 
pauvre âme qui n'a jamais souri ; de 
même que les abeilles, alors que toutes 
les fleurs sont mortes autour d'elles, 
offrent encore à celle qui doit être leur 
reine, un miel mille fois plus précieux 
que le miel qu'elles donnent à leurs pe- 
tites sœurs de la vie quotidienne... Qui de 
nous n'a rencontré plus d'une fois, le 
long des routes de la vie, une âme aban- 
donnée qui n'avait cependant pas perdu le 
courage d'allaiter ainsi dans les ténèbres, 
une pensée plus divii^e et plus pure que 



mr?' 



LA YIX PROFOlfDS 279 



toutes celles que tant d'autres avaient eu 
l'occasion d'aller choisir dans la lumière ? 
Ici^ aussi, c'est la simplicité qui est l'es« 
clave favorite de Dieu ; et il suffit peut- 
être que quelques sages n'ignorent point 
ce qu'il faut faire, pour que le reste 
agisse comme s'il savait également. •• 



• .•..■*r^,lF«..-y,l 



HL' 



LA BEAUTÉ INTÉRIEURE 



XIII 

LA BEAUTÉ INTÉRIEURE 

11 D*y a rien au monde qui soit plus 
avide de beauté, il n'y a rien au inonde 
qui s'embclUsseplus aisément qu'une âme. 
Il n'y a rien au monde qui s'élève plus na- 
turellement et s'ennoblisse plus prompte- 
roent. II n'y a rien au monde qui obéisse 
pluB scrupuleusement aux ordres purs et 
Doblea ^[u'on lui donne. 11 n'y a rien au 
monde qui subisse plus docilement l'em- 
pire d'une pensée plus haute que les 
adtres. Aussi, bien peu d'âmes sur la terre 



384 UL TRÉSOR DES HUMBLES 



rôsisteDt-elIes à la domination d*une âme 
qui se laissé être belle. 

On dirait vraiment que la beauté est 
Taliment unique de notre âme; elle la 
cherche en tout lieu et même dans la vie 
la plus basse elle ne meurt pas de faim. 
C'est qu'il n'y a pas de beauté qui passe 
complètement inaperçue. Il se peut qu'elle 
ne passe jamais que dans l'inconscience, 
mais elle agit aussi puissamment dans la 
nuit qu'à la clarté du jour. Elle y procure 
une joie moins saisissable et c'est là la 
seule différence. Examinez les hommes 
les plus ordinaires, lorsqu'un peu de 
beauté vient frôler leurs ténèbres. Ils sont 
là, rassemblés n'importe où ; et lorsqu'ils 
se trouvent réunis, sans qu'on sache pour- 
quoi, il semble que leur premier soin soit 
de fermer d'abord les grandes portes de 
la vie. Chacun d'eux cependant, lorsqu'il 
était seul, a vécu plus d'une fois selon son 
âme. Il a aimé peut-être; il a souffert 



'.-**- .V 



LA. BEAUTÉ INTÉRIEURS 285 

Bons d)ute. Il a entendu lui aussi, iné- 
vitable nent « les sons de la contrée loin- 
taine des Splendeurs et des Terreurs » et 
a su bien des soirs s'incliner en silence 
devant des lois plus profondes que la mer. 
Mais quand ils sont ensemble ils aiment 
à s'enivrer de choses basses. Ils ont je 
ne sais quelle peur étrange de la beauté ; 
et plus ils sont nombreux, plus ils en ont 
peur, comme ils ont peur du silence ou 
d'une vérité trop pure. Et cela est si vrai, 
que s'il arrivait que l'un d'eux eût fait 
dans la journée une chose héroïque, il 
tâcherait de l'excuser en attribuant à son 
acte des mobiles misérables, des mobiles 
qu'il prendrait dans la région inférieure où 
ils sont réunis. Ecoutez cependant : une 
parole haute et fière a été prononcée qui 
a rouvert en quelque sorte les sources de 
la vie. Une âme a osé se montrer un ins- 
tant, telle qu'elle est dans l'amour, dans 
la doul)ur, devant la mort ou dans 

25. 



280 LX TRÉSPa DES HUMBLBl 

la solitude en présence des étoiles 
de la nuit. Il y a de Tinquiétude et 
les faces s'étonnent ou sourient. Mais 
n'avez-vous jamais senti en ces moments, 
avec quelle force unanime toutes les 
âmes admirent et comme la plus faible 
approuve indiciblement au fond de sa 
prison la parole qu'elle a reconnue seoi- 
blable à elle-même? elles revivent brus« 
quement dans leur atmosphère primitive 
et normale; et si vous aviez les oreilles 
des anges vous entendriez, j'en suis sûr, 
des applaudissements tout puissants dans 
le royaume des lumières admirables où 
elles vivent entre elles. Croyez-vous que 
si une parole analogue était prononcée 
chaque soir, les âmes les plus craintives 
ne s'enhardiraient pas ; et que les hommes 
ne vivraient pas plus véritablement ? II ne 
faut même pas qu'une parole analogue 
revienne. Quelque chose de profond a eu 
lieu qui laissera des traces très profondes* 



LA. BElUTi INTËRIIUBB S87 

L'âme qui a prononcé cette parole sera 
reconnue chaque soir par ses sœurs; et 
sa seule présence va mettre désormais 
je ne sais quoi d'auguste sous les propos 
les plus insignifiants. Il y a eu en tout 
cas un changement que l'on ne peut 
déterminer. Les choses inférieures n'au- 
ront plus la même force exclusive et les 
âmes effrayées savent qu'il y a quelque 
part un refuge... 

Il est certain que les relations naturelles 
«t primitives d'âme à âme sont des rela- 
tions de heauté. La beauté est le seul 
langage de nos âmes. Elles n'en com- 
prennent pas d'autres. Elles n'ont pas 
d'autre vie, elles ne peuvent produire 
autre chose, elles ne peuvent pas s'inté- 
resser à autre chose. Et c'est pourquoi, 
toute pensée, toute parole, tout acte grand 
et beau est immédiatement applaudi par 
l'âme la plus opprimée et la plus basse 
même, s'il est permis de dire qu'il y ait 



T 



rîwjT' 



28S LE T&ésOR DES HUMBLES 

des âmes basses. Elle n'a pas d'organe qui 
la relie à un autre élément et elle ne peut 
juger que selon la beauté. Vous le voyez 
à chaque instant dans votre vie; et vous 
même qui avez renié plus d'une fois la 
beauté, vous le savez aussi bien que ceux 
qui la cherchent sans cesse dans leur 
cœur. Si un jour vous avez profondément 
besoin d'un autre être, irez-vous à celui 
qui a souri d'un sourire misérable quand 
la beauté passait ? Irez-vous à celui qui a 
souillé d'un hochement de tête un acte 
généreux ou simplement une tendance 
pure? Peut-être étiez-vous de ceux qui 
l'approuvèrent; mais dans ce moment 
grave où c'est la vérité qui frappe à votre 
porte, vous vous tournerez vers cet autre 
qui a su s'incliner et aimer. Votre âme 
avait jugé dans ses profondeurs; et c'est 
son jugement silencieux et infaillible, qui 
trente années après peut-être, remonte a 
la surface, et vous envoie vers une scibiir 



LA. BEAUTE IlfTÉRnUEE 289 



qui est plus vous que tout vous-même 
parce qu'elle a été plus près de la beauté. 
Il faut si peu de chose pour encourager 
la beauté dans une âme. Il faut si peu de 
chose pour réveiller les anges endormis. 
Il ne faut peut-être pas réveiller — 
il sudit simplement de ne pas endormir. 
Ce n'est peut-être pas s'élever mais des- 
cendre qui demande des efforts. Est-ce 
qu'il ne faut pas un effort pour ne songer 
qu'à des choses médiocres devant la mer 
ou en face de la nuit? Et quelle âme ne 
sait pas qu'elle est toujours devant la mer 
et toujours en présence d'une nuit éter- 
nelle? Si nous avions moins peur de la 
beauté nous arriverions à ne plus trouver 
autre chose dans la vie; car en réalité, 
sous tout ce que l'on voit il n'y a que cela 
qui existe. Toutes les âmes le savent, 
toutes les âmes sont prêtes, mais où sont 
celles qui ne cachent pas leur beauté? Il 
faut bien cependant que l'une d'elles « com* 



1 



290 LK TBÉSOa DES HUMBLES 

mence. » Pourquoi ne pas oser être celle 
qui a commence »? Toutes les autres 
sont là, avides autour de nous, comme des 
petits enfants de\^nt un palais merveilleux. 
Ils se pressent sur le seuil, ils chucl^o- 
tent, ils regardent par les fentes, mais 
n'osent pas pousser la porte. Ils attendent 
qu'une grande personne vienne ouvrir. 
Mais la grande personne ne passe presque 
jamais. 

Et cependant que iaudrait-il pourdevenir 
la grande personne qu'on espère? Pres- 
que rien. Les âmes ne sont pas exigeantes. 
Une pensée presque belle que vous ne 
dites pas et que vous nourrissez en ce mo- 
ment vous éclaire comme un vase trans- 
parent. Elles la voient et vous accueille- 
ront d'une tout autre manière que si vous 
songiez à tromper votre frère. On s'étonne 
quand certains hommes nous disent qu'ils 
n'ont jamais rencontré de laideur véri- 
table et qu'ils ne savent pas encore ce qui» 



v^'W^X^^T)- 



LÀ BEAUTÉ INT^RIEURB 291 



c'est qu'une âme basse. Maïs cela n'est 
pas étonnant. Ils « avaient commencé. » 
C'est parce qu'eux-mêmes étaient beaux 
les premiers qu'ils appelaient à eux toute 
beauté qui passait^ comme un phare 
appelle les navires des quatre coins de 
l'horizon. Il en est qui se plaignent des 
femmes, par exemple, et qui ne songent 
pas que la première fois que vous ren- 
contrez une femme, il suf&t d'une seule 
parole, d'une seule pensée qui nie ce qui 
est beau et ce qui est profond pour em> 
poisonner à jamais cotre existence dans 
son âme. « Pour moi, me dit un jour un 
sage, je n'ai pas connu une seule femme 
qui ne m'ait apporté quelque chose de 
grand. » Il était grand d'abord, c'était là 
son secret. Il n'y a qu'une chose que 
l'âme ne pardonne jamais; c'est d'avoir 
été obligée de regarder, de coudoyer, de 
partager, une action, une parole ou une 
pensée laide. Elle ne peut pas le pardon- 



291 LK raésoR des humblks 

ner, car pardonner ici c'est se nier soi- 
même. Et cependant, pour la plupart des 
hommes, être ingénieux, être fort, être 
habile, n'est-ce pas éloigner avant tout 
son âme de sa vie, n'est-ce pas écarter 
avec soin toutes les tendances trop pro« 
fondes? Ils agissent ainsi jusque dans 
Famour même; et c'est pourquoi la femme 
qui est encore plus proche de la vérité, 
n'a presque jamais un instant de vie véri- 
table avec eux. On dirait qu*on a peur de 
rejoindre son âme et Ton a soin de se 
tenir à mille lieues de sa beauté. Il faudrait 
au contraire, qu'on tentât de marcher 
devant soi. Pensez ou dites en ce 
moment des choses qui sont trop 
belles pour être vraies en vous; elles 
seront vraies demain si vous avez 
tenté de les penser ou de les dire ce 
soir. Tâchons d'être plus beaux que nous- 
mêmes; nous ne dépasserons pas notre 
âme. On ne se trompe pas quand il s'agit 



•v-r.. V;y 



f^W, 



m 



LA BEAUTÉ IlfTÊRIEUBB £93 

ie beauté silencieuse et cachée. Du reste 
il importe assez peu qu'un être se trompe 
au ne se trompe pas, du moment que la 
source intérieure est bien claire. Mais qui 
donc songe à faire le moindre effort qu'on 
ne voit pas? Et pourtant, nous nous trou- 
vons ici dans un domaine ^Ju toutest effi- 
cace parce que tout attend. Toutes les 
portes sont ouvertes; il n'y a qu'à les 
pousser; et le palais est plein de reines 
enchaînées. Bien souvent il suffit d'un seul 
motpour balayer des montagnes d'ordures. 
Pourquoi n'avoir pas le courage d'op- 
poser à une question basse une réponse 
noble? Croyez-vous qu'elle passe com- 
plètement inaperçue ou qu'elle n'éveille 
que de l'étonnement? Croyez-vous que 
cela ne se rapproche pas davantage du dia- 
logue naturel de deux âmes ? On ne sait pas 
ce que cela encourage ou délivre. Môme 
celui qui repousse cette réponse, fait un 
pas, malgré lui, vers sa propre beauté. 

26 












294 LB TRÉSOR DES HUMBLES 



Une chose be^^e ne meurt pas sans avoîr 
purifié quelque chose. Il n'y a pas de 
beauté qui se perde. Il nre faut pas 
avoîr peur d'en semer pas les routes. 
Elles y demeureront des semaines, des 
années, mais elles ne se dissolvent pas 
plus que le diamant et quelqu'un finira 
par passer, qui les verra briller, qui les 
ramassera et s'en ira heureux. Pourquoi 
donc arrêter en vous-mêmes une parole 
belle et haute parce que vous croyez que 
les autres ne vous comprendront pas? 
Pourquoi donc entraver un instant de 
bonté supérieure qui naissait parce que 
vous pensez que ceux qui vous entourent 
n'en profiteront pas? Pourquoi donc 
réprimer un mouvement instinctif de 
votre âme vers les hauteurs parce que 
vous êtes parmi les gens de la vallée? 
Est-ce qu'un sentiment profond perd son 
action dans les ténèbres? Est-ce qu'un 
aveugle n'a pas d'autres moyens que les 



LA BEl.nTi INTÉBIBURB 



yeux pour discerner ceux qui l'aiment de 
ceux qui ne l'aimeut pas? Est-ce que lu 
beauté a besoin d'être comprise pour 
exister, et d V^^urs croyez-vous qu'il n'y 
ait pas en tout homme quelque chose qui 
comprenne bien au-delà de ce qu'il a l'air 
de comprendre, bien au-delà aussi de ce 
qu'il croit comprendre? « Même aux plus 
misérables, me disait un jour l'être le 
plus haut que j'aie eu le bonheur de con- 
naître, même aux plus misérables je n'ai 
jamais le courage de répondre une chose 
laide ou médiocre. » Et j'ai vu que cet 
être que j'ai suivi bien longtemps dans sa 
vie avait sur les âmes les plus obscures, 
les plus fermées, les plus aveugles, les 
plus rebelles même, une puissance inex- 
plicable. Car nulle bouche ne peut dire 
la puissance d'une âme qui s'efforce de 
vivre en une atmosphère de beauté, et 
qui est activement belle en elle-mèms. 
Et n'est-ce pas, d'ailleurs, la qualité d« 



IM La th^iob d» bumblm 

cette activité qui rend la vie misérable ou 
divine? 

Si l'onpouvaitaller au fond des choses, 
il n'est pas dît que l'on ne découvrirait pas 
que c'est la puissance de quelques âmes 
belles qui soutient les antres dans la vie. 
N'est-ce pas l'idée que chacun se fnît de 
quelques êtres choisis qui est la seule 
morale vivante et edîcace ? Mais dans cette 
idée quelle est la part de l'âme élue et 
quelle est la part de celui qui l'élit? 
Est-ce que cela ne se mêle pas très mys- 
térieusement et cette morale idéale n'at- 
teint-elle pas des profondeurs que la 
morale des plus beaux livres ne pourra 
jamais elHeurer? Il y a là une influence 
d'une étendue dont les bornes sont bien 
difîîciles à fixer; et une source de force 
à laquelle chacun de nous va boire plus 
d'une fois par jour. Est-ce qu'une déluîU 
lance dans un de ces êtres que vous con- 
lidériez comme parfaits et que vout 



LA Biiurft iHTEitnniB Su7 

aimiez dans la région de la beauté, ce di- 
minue pas immédiatement votre confiance 
dans la grandeur universelle des chosca 
et votre admiration pour elles? 

Et d'un autre côté, je ne crois pasqus 
rien au inonde embellisse une àme plus 
insensiblement, plus naturellement, que 
l'assurance qu'il y a qu&Ique part, non 
loin d'elle, un être pur et beau qu'elle 
peut aimer sans arrière-pensée. Lors- 
qu'elle s'est approchée véritablement d'un 
tel être, la beauté cesse d'être une belle 
chose morte qu'on montre aux étrangers ; 
mais elle prend soudain une vie impé- 
rieuse, et son activité devient si naturelle 
que plus rien ne résiste. C'est pourquoi 
songez-y ; on n'est pas seul ; il faut que les 
bons veillent. 

Plotin au livre VIII de la cinquième 
Ennéade, après avoir parlé de la « beauté 
intelligible » c'est-à-dire divine, conclut 
• nsi: «Pour nous, non s somme s beaux lors- 



298 LE TaÉsoa des humbles 

« 



que nous nous appartenons à nous-mêmes ; 
et laids quand nous nous abaissons à une 
nature inférieure. Nous sommes beaux en- 
core quand nous no\is connaissons et laids 
quand nous nous ignorons. » Or, ne l'ou- 
blions pas, nous sommes ici sur des monta- 
gnes où s'ignorer n'est pas tout simplement 
ne pas savoir ce qui arrive en nous quand 
nous sommes amoureux ou jaloux, timides 
ou envieux, heureux ou malheureux. 
S'ignorer où nous sommes c'est ignorer 
ce qui se passe de divin dans les hommes. 
Nous sommes laids quand nous nous éloi- 
gnons des dieux qui sont en nous ; et nous 
devenons beaux à mesure que nous les 
découvrons. Mais nous ne trouverons le 
divin dans les autres qu'en leur montrant 
d'abord le divin dans nous-mêmes. 
II faut que l'un des dieux fasse signe à 
l'autre dieu ; et tous les dieux répondent 
au plus imperceptible signe. On ne sau- 
rait le redire trop souvent; il ne faut 



LA BEAUTÉ IMTÉRIEURB 299 



qu'une fissure à peu près invisible pour 
que les eaux du ciel pénètrent dans une 
âme. Toutes les coupes sont tendues vers 
la source inconnue; et nous sommes en 
un lieu où l'on ne songe qu'à la beauté. 
Si Ton pouvait demander à un ange ce 
que nos âmes font dans l'ombre, je crois 
qu'il répondrait, après avoir regardé de 
longues années peut-être, bien au-delà 
de ce qu'elles ont l'air de faire aux yeux 
des hommes : « Elles transforment en 
beauté les petites choses qu'on leur donne » . 
Ah! il faut avouer que l'âme humaine a 
un courage singulier! Elle se résigne à 
travailler toute une nuit dans les ténèbres 
où la plupart d'entre nous la relèguent 
et où personne ne lui parle. Elle y 
fait ce qu'elle peut sans se plaindre; 
et s'efforce d'arracher aux cailloux qu'on 
lui jette, le noyau de lumière éternelle 
qu'ils renferment peut-être. Et tandis 
qu'elle s'applique, elle guette le moment 



où elle pourra montrer à une sœur plus 
aimée ou par hasard plus proche, les tré- 
sors laborieux qu'elle a amoncelés. Mail 
il y a des milliers d'existences où nulle 
sœur ne la visite ; et où la vie l'a rendufi 
si timide qu'elle s'en va sans rien dire, et 
laAs avoir pu se parer une seule fois des 
plus humbles joyaux de son humble cou- 
ronne... 

Et malgré tout, elle veille à toutes 
choses dans son ciel invisible. Elle aver- 
tit, elle aime, elle admire, elle attire, 
elle repousse. A chaque événement nou- 
veau, r'In remonte à la surface en atten- 
dant qu'on l'oblige à descendre, parce 
qu'elle passe pour importune et folle. Elle 
erre comme Kassandra sous le porche des 
Atrides. Elle y dit sans cesse des paroles 
dont la vérité même n'est que l'ombre et 
personne ne l'écoute. Si nous levons les 
yeux, elle attend un rayon de soleil oa 
d'étoile, dont elle veut faire une pensé* 



LA BBAUTÂ INTéRISURB 301 



OU bien une tendance inconsciente et très 
pure. Et si nos yeux ne lui rapportent 
rien, elle saura transformer sa pauvre 
déception en quelque choç"^ d'ineffable 
qu'elle cachera jusqu'à la mort. Si nous 
aimons, elle s'enivre de lumière derrière 
la porte close, et tout en espérant, elle ne 
perd pas les heures ; et cette lumière qui 
filtre par les fentes devient de la bonté, 
de la beauté ou de la vérité pour elle. Mais 
si la porte ne s'ouvre pas, (et dans com- 
bien d'existences s'ouvre-t-elle ?) elle s'en 
retourne en sa prison et son regret sera 
peut-être une vérité plus haute qu'on ne 
verra jamais, car nous sommes dans le 
lieu des transformations indicibles ; et ce 
qui n'est pas né de ce côté-ci de la porte 
n'est pas perdu, mais ne se mêle pas à 
cette vie... 

Je disais tout-à-l'heure qu'elle trans- 
forme en beauté les petites choses qu'on 
lui donne. Il semble même, à mesure qu'on 



y soDge, qu'elle a'ait pas d'autre raison 
d'être ; et que toute son activité s'emploie 
a réunir au fond de nous un trésor de 
beauté qu'on ue peut pas décrire. Est-ce 
que tout ne se changerait pas naturelle- 
ment en beauté si nous ne venions pas 
troubler sans cesse le travail obstiné de 
notre âme?Est-oe que le mal même ne 
devient pas précieux lorsqu'elle en a ex- 
trait le diamant profond du repentir? 
Est-ce que les injustices que vous avez 
commises et les larmes que vous avez fait 
répandre ne finissent pas un jour par 
devenir, elles aussi, dans votre ùme, delà 
lumière et de l'amour? Avez-vous jamais 
regardé en vous-même dans ce royaume 
des flammes purificatrices? On vous a fait 
un grand mal aujourd'hui; les gestes étaient 
petits, l'acte ëtail bas et triste, et vous 
avez pleuré dans la laideur. Pourtant, 
venez jeter uux;oup d'œil dans votre âme 
quelques années après; et dites-moi si 



LA BBAUri INTÉBIBUBI 3M 

voua ne voyez pas sons le sonvenïr de 
cet acte quelcpie chose qui est déjà plus 
pur qu'une pensée, je ne sais quelle force 
qu'on ne peut pas nommer, qui n'a aucun 
rapport avec les forces ordinaires de ce 
monde, je ne sais quelle source « d'une 
autre vie » à laquelle vous pourrez boire 
sans l'épuiser, jusqu'à vos derniers jours. 
Et cependant vous n'avez pas aidé la reine 
infatigable ; et vous songiez à autre chose 
tandis que l'acte se purifiait à votre insu 
dans le silence de votre être, et venait 
augmenter l'eau précieuse de ce grand 
réservoir de vérité ou de beauté, qui 
n'est pas agité comme le réservoir moins 
profond des pensées vraies ou belles, 
mais demeure pour toujours à l'abri du 
soufCIe de la vie. 

u II n'y a pas un fait, pas un événement 
de notre existence, dit Emerson, qui 
tôt ou tard ne perdra pas sa forme inerte, 
adhésive et qui ne nous étonnera pas en 



prenant son essor, du fond de notre corps, 
dans l'Eropyrée. » Et cela est vrai à un 
degré plus haut encore qu'Eraerson ne 
l'avait peut-être prévu, car à mesure 
qu'on s'avance en ces lieux, on découvre 
des sphères plus divines. 

On ne sait pas assez ce qu'elle est, cette 
activité silencieuse des âmes qui nous 
entourent. Vous avez dit une parole pure 
à un être qui ne l'a pas comprise. Voua 
l'avezcrue perdueet vous n'y songiez plus. 
Mais un jour, par hasard, la parole remonte 
avec des transformations inouïes, et l'on 
peut voir les fruits inattendus qu'elle a 
portésdans les ténèbres; puistout retombe 
dans le silence. Mais qu'importe? on 
apprend que rien ne se perd dans une 
âme et que les plus petites ont aussi leurs 
instants de splendeur. Il n'y a pas à s'y 
tromper; les plus malheureux même et 
les plus dénués ont en dépit d'eux-mêmes, 
tout au fond de leur être, un trésor de 



LA BSAUTÉ IlfTÉRIEURB 305 



beauté qu*ils ne peuvent appauvrir. Il 
s^agit simplement d'acquérir l'habitude 
d'y puiser. Il faut que la beauté ne de- 
meure pas une fête isolée dans la vie mais 
devienne une fête quotidienne. 11 ne faut 
pas un grand effort pour être admis parmi 
ceux (( dans les yeux desquels la terre er 
fleurs et les cieux éclatants n'entrent plut 
par parties infinitésimales, mais en masses 
sublimes » et je parle de fleurs et de cieux 
plus durables et plus purs que ceux qu'on 
aperçoit. 11 y a mille canaux par lesquels 
la beauté de notre âme peut monter 
jusqu'à notre pensée. Il y a surtout le 
canal admirable et central de l'amour. 

N'est-ce pas dans l'amour que se 
trouvent les plus purs éléments de 
beauté que nous puissions offrir à l'âme ? 
Il existe des êtres qui s'aiment ainsi dans 
la beauté. Aimer ainsi, c'est perdre peu 
à peu le sens de la laideur ; c'est devenir 
aveugle à toutes les petites choses et ne 

27 



irm-ZT^^r^^ 



tù6 ut TRÉSOR DES BUMBLE8 

plus entrevoir que la fraîcheur et la vir- 
ginité des âmes les plus fafombles. Aimer 
ainsi c'est ne plus même avoir besoin de 
pardonner. Aimer ainsi, c'est ne plus rien 
pouvoir cacher parce qu'il n'y a plus 
rien que l'âme toujours présente ne trans- 
forme en beauté. Aimer ainsi c'est ne plus 
voir le mal que pour purifier l'indulgence 
et pour apprendre à ne plus confondre 
le pécheur avec son péché. Aimer ainsi , 
c'est élever en soi tous ceux, qui nous 
entourent sur des hauteurs où ils ne 
peuvent plus faillir et d'où une action 
basse doit tomber de si haut qu'en ren- 
contrant la terre elle livre malgré^ elle 
son âme de diamant. Aimer ainsi, c'est 
transformer sans qu'on le sache, en mou- 
vements illimités, les intentions les plus 
petites qui veillent autour de nous. Aimer 
ainsi, c'est appeler tout ce qu'il y de beau 
sur la terre, dans le ciel et dans l'âme au 
festin de l'amour. Aimer ainsi c'est eidster 






LA BEAUTÉ IIITÉRIXVR£ 307 

devant un être tel qu'on existe devant 
Dieu. Aimer ainsi c'est évoquer au 
moindre geste la présence de son âme et 
de tous ses trésors. Il ne faut plus la 
mort, des malheurs ou des larmes pour 
que l'âme apparaisse ; il suffit d'un sourire. 
Aimer ainsi, c'est entrevoir la vérité dans 
le bonheur aussi profondément que quel- 
ques héros l'entrevirent aux clartés des 
plus grandes douleurs. Aimer ainsi, c'est 
ne plus distinguer la beauté qui se change 
en amour de l'amour qui se change en 
beauté. Aimer ainsi, c'est ne plus pou- 
voir dire où finit le rayon d'une étoile et 
où commence le baiser d'une pensée 
commune. Aimer ainsi, c'est arriver si 
près de Dieu que les anges vous possèdent. 
Aimer ainsi, c'est embellir ensemble la 
même âme qui devient peu à peu Vange 
unique dont parle Swedenborg. Aimer 
.ainsi, c'est découvrir chaque jour une 
beauté nouvelle en cet ange mystérieux, 



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808 LB TRÉSOR DBS HUMBLBS 

I 

et c'est marcher ensemble dans une bonté 
Je plus en plus vivante, et de plus en 
plus haute. — Car il y a aussi une bonté 
morte qui n'est faite que de passé ; mais 
l'amour véritable rend inutile le passé et 
crée à son approche un inépuisable 
avenir de bonté sans malheurs et sans 
larmes. Aimer ainsi, c'est délivrer son 
âme et devenir aussi beau que son âme 
délivrée. « Si dans l'émotion que doit te 
causer ce spectacle, dit à propos de 
choses analogues le grand Plotin qui de 
toutes les intelligences que je connais est 
celle qui s'approcha le plus près de la 
divinité, si dans l'émotion que doit te 
causer ce spectacle tu ne proclames pas 
qu'il est beau, et si, plongeant ton regard 
en toi-même, tu n'éprouves pas alors le 
charme de la beauté, c'est en vain que 
dans une pareille disposition tu cherche- 
rais la beauté intelligible ; car tu ne la 
chercherais qu'avec ce qui est impur et 



LA BEAUTÉ INT^RIBUBS 809 

laid. Voilà pourquoi, les discours que 
nous tenons ici ne s'adressent pas à tous 
les hommes. Mais si tu as reconnu en toi 
la beauté, élève-toi à la réminiscence de 
la beauté intelligible... n 



27. 



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Pagei 


Le Silengb ««••••••. 7 


Le Réveil de l'Ame . . , 






29 


Les Avertis , 






. 49 


La Morale Mystique. . 






. 65 


Sur les Femmes. .... 






81 


Ruysbroeck l'Admirable 






. 101 


Emerson ....... 






. 131 


NOVALIS 






. 155 


Le Tragique quotidien . . 






. 179 


L'Étoile , , 






205 


La Bonté invisible . . , 






. 231 


La Vie Profonde . . , , 






. 253 


La Beauté intérieure . , 


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Imprimerie V^* Albouy» 75, avenue dltalie, Parii. 



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